History
La grande faucheuse
L’histoire méconnue de la grippe espagnole de 1918 et notre état de préparation à la prochaine grande pandémie
- 3647 words
- 15 minutes
Le matin du 11 Septembre 2001, mon mari, Pierre, m’a conduite à la station de métro de Bethesda, au Maryland, où je devais prendre le train jusqu’au centre-ville de Washington, D.C., pour une autre journée de travail comme correspondante de CTV à Washington.
C’était une matinée radieuse et ensoleillée, sans un seul nuage dans le ciel. Nous avons parlé de nos deux jeunes garçons, Louis et Max, de la journée qui nous attendait et du bonheur que nous avions à vivre à Washington. J’ai embrassé Pierre en sortant de la voiture. Alors que je descendais l’escalier mécanique menant au quai du métro, mon téléphone a sonné. C’était Konstantin Shuknov, le chef d’affectation du matin au pupitre de CTV à Toronto.
« Salut Konny, qu’est-ce qui se passe? » lui ai-je demandé. Quelques minutes seulement s’étaient écoulées depuis la première attaque à New York, à 8 h 46.
« Rosemary, un avion a percuté le World Trade Center. Nous ne savons pas vraiment ce qui se passe. Il faut que tu te rendes au bureau au plus vite », m’a-t-il dit.
Lorsque j’ai franchi le seuil des bureaux de CTV sur M Street, près de Dupont Circle, avec leur feuille d’érable dessinée dans la moquette, j’ai appris qu’un deuxième avion avait percuté les tours jumelles. Je sentais la peur monter dans la capitale américaine.
Au début, j’ai fait des reportages en direct au téléphone depuis mon bureau. Puis, lorsque l’équipe de télévision est arrivée, nous sommes passés en direct depuis notre petit studio. Lorsque nous avons appris qu’un avion avait percuté le Pentagone, le chef de bureau Alan Fryer et moi avons décidé qu’il resterait au bureau pour suivre les fils de nouvelles, tandis que je me rendrais à la Maison-Blanche avec le caméraman Jim MacDonald.
Nous avons marché en direction de la Maison-Blanche, à contre-courant des milliers de personnes qui quittaient le centre-ville. Les immeubles de bureaux étaient en cours d’évacuation. Les gens ne voulaient pas se retrouver coincés dans la circulation ou dans le métro; ils fuyaient donc à pied, s’éloignant des épais panaches de fumée noire qui s’élevaient du lieu de l’attaque contre le Pentagone, de l’autre côté du Potomac.
Des agents des services secrets ont tenté de nous dissuader de nous approcher de la Maison-Blanche, nous avertissant qu’un autre avion se dirigeait vers nous. Nous avons appris plus tard que les passagers du vol 93 de United Airlines s’étaient révoltés contre les pirates de l’air et que l’avion s’était écrasé dans un champ en Pennsylvanie.
Nous sommes tombés sur Helen Thomas, la légendaire correspondante de United Press International qui, à 80 ans, produisait encore quotidiennement des articles à partir des points de presse de la Maison-Blanche. Accroupie, elle parlait dans son téléphone cellulaire et lisait le contenu de son carnet à un secrétaire de rédaction. Lorsqu’elle a terminé, elle a levé les yeux et dit : « Ça me rappelle Pearl Harbor. »
La désinformation était omniprésente. Nous nous en sommes donc tenus aux principes fondamentaux du journalisme : se rendre sur les lieux, interroger les personnes présentes, décrire exactement ce que l’on voit et rapporter les faits connus sans les embellir.
Les attentats ont fait 2 977 morts, dont 24 Canadiens et Canadiennes. La réaction du Canada a été immédiate et empreinte de compassion. Plus de 220 vols à destination des États-Unis ont été déroutés vers des aéroports canadiens, et quelque 34 000 passagers bloqués ont été hébergés dans des écoles, des centres communautaires et des résidences privées.
Lorsque les États-Unis ont déclaré la guerre à l’Afghanistan un mois plus tard en réponse aux attentats perpétrés par al-Qaïda, le Canada s’est immédiatement joint à la coalition et a envoyé 40 000 militaires y servir. Lorsque l’opération a pris fin en 2014, 158 militaires canadiens avaient perdu la vie dans ce qui s’est avéré le plus long conflit de l’histoire militaire du Canada.
Un an après le 11 septembre, notre propre famille a été frappée par une tragédie. Notre fils cadet, Max, a perdu la vie dans un accident de la route alors que nous étions en vacances en Colombie-Britannique. Du jour au lendemain, nous nous sommes retrouvés plongés dans l’immense douleur de perdre un enfant, en essayant tant bien que mal de tenir le coup. Ce qui m’a donné de l’espoir pendant ces années difficiles, c’est l’amour et la compassion que m’ont témoignés mes collègues du monde politique et du journalisme, tant au Canada qu’aux États-Unis. Ils me prenaient dans leurs bras, marchaient avec moi, m’invitaient à dîner, m’offraient de petits objets qui me donnaient de la force. Certains m’ont raconté comment ils avaient eux aussi vécu des pertes douloureuses et appris à tenir bon. C’est grâce à eux que nous nous sommes engagés sur la voie qui nous a menés à adopter notre fille, Jasmine, en Chine.
Aujourd’hui, les relations entre le Canada et les États-Unis sont tendues. Lorsque je repense au 11 septembre et à la réaction du Canada, je me demande si les Canadiens et Canadiennes continueront individuellement à tendre la main de l’autre côté de la frontière et à nouer des liens d’amitié avec leurs collègues américains, comme ils l’ont fait à l’époque, comme mes collègues l’ont fait pour moi.
À mes yeux, se souvenir de l’histoire que nous partageons avec les États-Unis est essentiel pour tracer la voie à suivre, même en cette période où nos relations sont tendues. J’espère que nous resserrerons nos liens avec nos voisins du Sud et que nous rétablirons la confiance qui nous a permis de traverser ces sombres journées de septembre 2001.
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