Wildlife

Comprendre le comportement animal est essentiel pour la conservation de la biodiversité

En comprenant pourquoi les animaux se comportent comme ils le font, nous pouvons mieux les protéger tout en sensibilisant les gens à leur statut précaire

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Tamia rayé (Tamias striatus) mangeant des arthropodes sur une bûche de bois. Depuis 2005, les tamias rayés situés à Mansonville (Québec) sont suivis dans le cadre d'un projet de recherche à long terme auquel nous avons participé. (Photo : Catherine Čapkun-Huot)
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Avez-vous déjà entendu parler du grand pingouin ? Il s’agit d’une espèce de pingouins non-volants, mesurant la moitié de la taille d’un humain. Bien que très agiles sous l’eau, ils se déplacent de manière plutôt maladroite sur terre. Ces oiseaux singuliers ont établi l’un de leurs plus grands sites de reproduction sur l’île Funk, à Terre-Neuve. Il y a de fortes chances que vous n’en ayez jamais vu ー et que vous n’en voyiez jamais ー car les grands pingouins se sont éteints en 1844, lorsque les deux derniers membres de l’espèce ont été tués. 

Malheureusement, le sort du grand pingouin n’est pas unique : un million d’espèces sont menacées d’extinction dans le monde. Au moins 842 espèces de plantes, de champignons et d’animaux sont en péril au Canada seulement. C’est à peu près le nombre d’espèces d’abeilles, et quatre fois le nombre d’espèces de mammifères qui existent au Canada. Et c’est 842 de trop.

Les grands pingouins se sont éteints avant que nous puissions documenter leur comportement. Nous ne pouvons qu’entrevoir comment ils se comportaient à travers les journaux de voyageurs. Le dénombrement des espèces menacées occulte souvent ce que nous risquons réellement de perdre; des formes de vie uniques et leurs interactions complexes pourraient disparaître avant même que nous ayons la chance de les étudier et de les comprendre. Au Canada, cela représente 842 espèces, chacune ayant des attributs physiques propres, des comportements amusants ou des capacités cognitives impressionnantes. 

Que pouvons-nous faire? Alors que les spécialistes en conservation de la biodiversité s’efforcent de protéger directement les espèces menacées et leurs habitats, nous pensons qu’étudier le comportement des espèces en danger et non menacées est également essentiel.

L’étude du comportement animal est essentielle à la conservation des espèces

La recherche fondamentale sur le comportement animal, qui tente notamment de comprendre pourquoi les animaux font ce qu’ils font ou d’étudier la personnalité animale, implique la mise au point et l’amélioration de tests comportementaux, de procédures et d’outils permettant de mesurer le comportement des animaux de manière fiable en accordant une attention particulière à leur bien-être.

Les chercheurs qui travaillent sur des espèces menacées utilisent souvent des mesures comportementales pour surveiller la santé des animaux en minimisant les perturbations qui leur sont infligées (par exemple, sans avoir à prélever des tissus, à retirer les animaux de leur habitat ou à euthanasier des individus à des fins de recherche). Les problèmes de santé peuvent être détectés en observant des changements de comportement ou des comportements anormaux, ce qui arrive fréquemment chez les animaux soumis à un stress chronique, infectés par des maladies ou souffrant de malnutrition. Les changements de comportement précèdent souvent les troubles de la reproduction, la mort et le déclin des populations. L’étude du comportement animal permet donc de détecter les problèmes à un stade précoce et d’agir rapidement pour les résoudre.

Par exemple, dans le cadre de nos efforts de conservation du hamster le plus rare du monde, aujourd’hui menacé d’extinction, nous avons observé des taux anormaux d’agressivité, de troubles cognitifs et d’altération des soins maternels (associés à des taux élevés d’infanticide maternel et de cannibalisme) chez les hamsters consommant beaucoup de maïs, ce qui se produit dans les monocultures. Les régimes à base de maïs créent une carence en vitamine B3, un nutriment essentiel chez tous les animaux, y compris les humains, ce qui entraîne des troubles comportementaux et métaboliques, et finalement la mort. La supplémentation en vitamine B3 a complètement résolu les troubles du comportement et de la reproduction chez ces hamsters. 

L’utilisation du comportement animal comme outil de conservation nécessite une connaissance préalable des comportements d’une espèce pour disposer d’une norme de référence. Par exemple, nous pouvons utiliser des éthogrammes, qui sont des tableaux décrivant tous les comportements observés chez une espèce, ou des informations sur la fréquence d’un comportement dans une population pour identifier les comportements anormaux. Pour cela, nous devons étudier les comportements avant qu’une espèce ne soit menacée. Si nous attendons qu’une espèce soit en danger d’extinction, nous ne serons pas en mesure d’identifier la valeur de référence. Comment pouvons-nous savoir si les comportements observés sont anormaux autrement ? C’est là que la science fondamentale en comportement animal entre en jeu : elle crée des normes de référence pour chaque comportement et évalue la diversité de comportements observée dans une population saine afin de permettre de protéger efficacement les espèces menacées et la biodiversité en général.

Une femelle hamster d’Europe (Cricetus cricetus). Autrefois répandue dans toute l'Eurasie, cette espèce est aujourd'hui en danger critique d’extinction et pourrait disparaître à l'état sauvage dans les 30 prochaines années. (Photo : Mathilde Tissier)
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La diversité comportementale est synonyme de biodiversité

La diversité des comportements observée dans le règne animal est étonnante. Par exemple, les chimpanzés utilisent des branches d’arbres dont ils enlèvent les feuilles pour “pêcher” les fourmis soldats de leur nid et satisfaire leurs besoins nutritionnels. Ce comportement impressionnant (qui demande de la patience) s’appelle la pêche aux termites et n’est que l’un des nombreux comportements intrigants observés chez les chimpanzés. Les chercheurs ont récemment découvert que ces grands singes aiment aussi lancer des pierres sur les arbres pour faire du bruit, mais la fonction de ce comportement n’est pas clairement élucidée. Malheureusement, la diversité comportementale diminue à cause des activités humaines. Il est ainsi 88 % moins probable de voir ces comportements exprimés par les chimpanzés dans les environnements très perturbés que dans les zones peu perturbées, ce qui pourrait davantage mettre en péril cette espèce, déjà menacée d’extinction en raison de la perte d’habitat et du braconnage.

Il est essentiel de mesurer la diversité comportementale, comme nous le faisons avec d’autres indicateurs de biodiversité, afin d’évaluer la santé de la biodiversité et de gérer de manière adaptée la faune et la flore sauvages. La biodiversité est en effet bien plus qu’une simple diversité d’espèces. Les animaux d’une même espèce diffèrent en termes de morphologie, de génétique et de comportement, et ces différences sont importantes pour la persistance des espèces. Par exemple, des couleurs particulières peuvent accroître la protection contre la prédation, comme on l’a vu chez la phalène du bouleau en Angleterre. Pendant la révolution industrielle, les morphes noirs de ce papillon ont été avantagés, puisqu’ils étaient mieux camouflés des oiseaux que les morphes blancs sur les arbres noircis par les émissions de suie produites par la combustion du charbon.

Cependant, l’idée que la diversité comportementale est également une facette précieuse de la biodiversité et qu’elle devrait être intégrée aux actions de conservation tarde à s’imposer. Les critères relatifs au comportement n’ont pas encore été intégrés dans les lignes directrices pour l’évaluation du statut des espèces au Canada. La situation est similaire pour la Liste Rouge des espèces menacées à l’échelle mondiale, bien qu’il existe des preuves que la disparition de certains comportements soit liée au risque d’extinction.

Les différences comportementales peuvent également être importantes pour la persistance des espèces. La recherche fondamentale sur le comportement animal a mis en évidence la grande variation de comportement qui existe entre les espèces et au sein de celles-ci. Tout comme leurs homologues humains, les animaux sauvages ont des personnalités différentes. En étudiant les tamias rayés, nous n’avons pu nous empêcher de remarquer que certains d’entre eux étaient plus enclins à entrer dans les pièges appâtés avec du beurre d’arachides que d’autres ー ce que nous appelons être “trap-happy”. Le record d’entrée dans le plus grand nombre de pièges revient clairement au tamia que nous appelons affectueusement Gigi, une femelle de sept ans, qui entre dans un nouveau piège dès qu’elle est relâchée. Avec Gigi, la porte du piège suivant se ferme avant même que nous ayons eu le temps de nous lever de l’endroit où nous la manipulions quelques secondes plus tôt. Il y a d’autres tamias que nous ne voyons qu’une fois par an dans nos pièges. Cette propension à se faire piéger, ou “piégeabilité”, est un trait comportemental qui fait partie de la personnalité du tamia. Il est intéressant de noter que la personnalité a été associée à la capacité de créer des amitiés, de résoudre des tâches complexes ou d’innover chez plusieurs animaux non humains. Dans un environnement qui évolue rapidement, la diversité comportementale et l’expression de compétences comportementales spécifiques peuvent être très importantes. Elles peuvent permettre aux animaux de s’adapter au changement climatique et à la disponibilité imprévisible de la nourriture. Par exemple, un animal plus audacieux et plus explorateur est plus susceptible de trouver un nouvel habitat qui le protège des conditions climatiques extrêmes ou d’innover en exprimant un nouveau comportement lui permettant d’exploiter de nouvelles ressources alimentaires.

L’étude de la diversité comportementale a également conduit à de profonds changements dans la manière dont l’humain se perçoit et définit sa place dans le règne animal. La découverte de la pêche aux termites chez les chimpanzés est considérée comme la première observation d’un animal non humain utilisant des outils. Auparavant, nous pensions que l’utilisation d’outils était une caractéristique distinctive chez l’humain. Plus nous en apprenons sur le comportement des animaux, moins nous percevons de différences avec nos propres comportements : les animaux ont des émotions, ont un langage qui leur est propre et peuvent innover. Ces découvertes nous obligent à montrer plus d’humilité et de bienveillance envers les autres êtres vivants, réaffirmant notre responsabilité de protéger les espèces menacées par nos activités.

Une reine bourdon terricole, Bombus terricola, sur une fleur. Sur les 46 espèces de bourdons que compte le Canada, huit espèces ou sous-espèces sont menacées d'extinction. Au-delà de leur importance pour la pollinisation, et donc pour notre sécurité alimentaire, ne voulons-nous pas aussi protéger les abeilles indigènes, comme les bourdons, pour ce qu'elles sont et pour leurs fascinants comportements? (Photo : Mathilde Tissier)
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Susciter la fascination comme voie de conservation

La conservation de la biodiversité, bien que découlant de la recherche fondamentale et appliquée, est avant tout un enjeu de société. La conservation nécessite un engagement politique et sociétal plus important de la part des chercheurs et des spécialistes, mais aussi une contribution active de la part des différentes parties prenantes, ce qui inclut chacun et chacune d’entre nous.

Savoir si nous pourrons véritablement comprendre les animaux un jour est un sujet ayant reçu beaucoup d’attention. Alors que les messages sur la crise de la biodiversité et l’extinction des espèces inquiètent et découragent de nombreuses personnes, notre capacité, en tant qu’humains, à être fascinés par le comportement des animaux offre une lueur d’espoir. 

N’est-il pas franchement fascinant de savoir que certains animaux ont un langage ou une personnalité qui leur est propre et qu’ils anticipent et réagissent à des changements dans leur environnement qui nous échappent souvent, comme le font les tamias ? Saviez-vous que les humains ne sont pas les seuls à se faire des soins du visage ? Un chercheur a remarqué que les ours bruns d’Alaska peuvent utiliser des pierres pour se nettoyer ou s’exfolier le museau. Certains animaux que nous observons tous les jours sont de grands horticulteurs (regardez les bourdons mordre les plantes d’une manière très spécifique pour stimuler une floraison plus précoce et obtenir une récompense en pollen) ou des paléontologues (les fourmis moissonneuses creusent et découvrent des fossiles). Le papillon monarque, récemment ajouté sur la Liste Rouge des espèces menacées, est une sorte d’herboriste : les femelles sélectionnent des plantes antiparasitaires pour pondre leurs œufs, ce qui est une forme d’auto-médication. De tels comportements ne sont pas très éloignés des nôtres. Il y a quelques années, nous n’aurions pas attribué ces comportements à des animaux non humains, mais les recherches sur le comportement animal et son évolution ont permis d’approfondir notre compréhension des animaux sauvages.

Les dimensions humaine et sociale de la conservation de la biodiversité mettent en évidence la nécessité de communiquer, de sensibiliser, de susciter l’intérêt et de reconnecter les acteurs politiques et tous les citoyens et citoyennes à la nature et à la biodiversité. Pour cela, il faut informer les gens non seulement des services que les animaux rendent à la société humaine, mais aussi de leurs fascinantes capacités. La fascination est essentielle pour recréer des liens entre les humains et la nature et permettre l’émergence d’émotions et de comportements positifs, tous indispensables à une conservation efficace de la biodiversité. 

L’étude du comportement animal a un rôle essentiel à jouer dans la lutte contre la crise actuelle de biodiversité, tant d’un point de vue scientifique que sociétal. L’intégration des connaissances issues de la recherche fondamentale en comportement animal pourrait aider à éviter que d’autres espèces ne connaissent le même sort que le grand pingouin, qui se promenait (maladroitement) non loin d’ici. Continuons à étudier et à être fascinés par les comportements incongrus de la faune canadienne, afin de protéger les emblématiques monarques et caribous, les abeilles sauvages et les autres espèces menacées de disparition. 

Catherine Čapkun-Huot est étudiante à la maîtrise en biologie à l’Université du Québec à Montréal et travaille sur les différences d’apprentissage dans une population sauvage de tamias rayés. Mathilde Tissier est une boursière Liber Ero qui travaille actuellement sur la conservation des bourdons en collaboration avec la communauté agricole du Québec et de l’Ontario.

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