La diversité comportementale est synonyme de biodiversité
La diversité des comportements observée dans le règne animal est étonnante. Par exemple, les chimpanzés utilisent des branches d’arbres dont ils enlèvent les feuilles pour “pêcher” les fourmis soldats de leur nid et satisfaire leurs besoins nutritionnels. Ce comportement impressionnant (qui demande de la patience) s’appelle la pêche aux termites et n’est que l’un des nombreux comportements intrigants observés chez les chimpanzés. Les chercheurs ont récemment découvert que ces grands singes aiment aussi lancer des pierres sur les arbres pour faire du bruit, mais la fonction de ce comportement n’est pas clairement élucidée. Malheureusement, la diversité comportementale diminue à cause des activités humaines. Il est ainsi 88 % moins probable de voir ces comportements exprimés par les chimpanzés dans les environnements très perturbés que dans les zones peu perturbées, ce qui pourrait davantage mettre en péril cette espèce, déjà menacée d’extinction en raison de la perte d’habitat et du braconnage.
Il est essentiel de mesurer la diversité comportementale, comme nous le faisons avec d’autres indicateurs de biodiversité, afin d’évaluer la santé de la biodiversité et de gérer de manière adaptée la faune et la flore sauvages. La biodiversité est en effet bien plus qu’une simple diversité d’espèces. Les animaux d’une même espèce diffèrent en termes de morphologie, de génétique et de comportement, et ces différences sont importantes pour la persistance des espèces. Par exemple, des couleurs particulières peuvent accroître la protection contre la prédation, comme on l’a vu chez la phalène du bouleau en Angleterre. Pendant la révolution industrielle, les morphes noirs de ce papillon ont été avantagés, puisqu’ils étaient mieux camouflés des oiseaux que les morphes blancs sur les arbres noircis par les émissions de suie produites par la combustion du charbon.
Cependant, l’idée que la diversité comportementale est également une facette précieuse de la biodiversité et qu’elle devrait être intégrée aux actions de conservation tarde à s’imposer. Les critères relatifs au comportement n’ont pas encore été intégrés dans les lignes directrices pour l’évaluation du statut des espèces au Canada. La situation est similaire pour la Liste Rouge des espèces menacées à l’échelle mondiale, bien qu’il existe des preuves que la disparition de certains comportements soit liée au risque d’extinction.
Les différences comportementales peuvent également être importantes pour la persistance des espèces. La recherche fondamentale sur le comportement animal a mis en évidence la grande variation de comportement qui existe entre les espèces et au sein de celles-ci. Tout comme leurs homologues humains, les animaux sauvages ont des personnalités différentes. En étudiant les tamias rayés, nous n’avons pu nous empêcher de remarquer que certains d’entre eux étaient plus enclins à entrer dans les pièges appâtés avec du beurre d’arachides que d’autres ー ce que nous appelons être “trap-happy”. Le record d’entrée dans le plus grand nombre de pièges revient clairement au tamia que nous appelons affectueusement Gigi, une femelle de sept ans, qui entre dans un nouveau piège dès qu’elle est relâchée. Avec Gigi, la porte du piège suivant se ferme avant même que nous ayons eu le temps de nous lever de l’endroit où nous la manipulions quelques secondes plus tôt. Il y a d’autres tamias que nous ne voyons qu’une fois par an dans nos pièges. Cette propension à se faire piéger, ou “piégeabilité”, est un trait comportemental qui fait partie de la personnalité du tamia. Il est intéressant de noter que la personnalité a été associée à la capacité de créer des amitiés, de résoudre des tâches complexes ou d’innover chez plusieurs animaux non humains. Dans un environnement qui évolue rapidement, la diversité comportementale et l’expression de compétences comportementales spécifiques peuvent être très importantes. Elles peuvent permettre aux animaux de s’adapter au changement climatique et à la disponibilité imprévisible de la nourriture. Par exemple, un animal plus audacieux et plus explorateur est plus susceptible de trouver un nouvel habitat qui le protège des conditions climatiques extrêmes ou d’innover en exprimant un nouveau comportement lui permettant d’exploiter de nouvelles ressources alimentaires.
L’étude de la diversité comportementale a également conduit à de profonds changements dans la manière dont l’humain se perçoit et définit sa place dans le règne animal. La découverte de la pêche aux termites chez les chimpanzés est considérée comme la première observation d’un animal non humain utilisant des outils. Auparavant, nous pensions que l’utilisation d’outils était une caractéristique distinctive chez l’humain. Plus nous en apprenons sur le comportement des animaux, moins nous percevons de différences avec nos propres comportements : les animaux ont des émotions, ont un langage qui leur est propre et peuvent innover. Ces découvertes nous obligent à montrer plus d’humilité et de bienveillance envers les autres êtres vivants, réaffirmant notre responsabilité de protéger les espèces menacées par nos activités.