Environment

Une courtepointe qui se défait

La Forêt Carolinienne accueille une biodiversité exceptionelle au cœur de la région la plus urbanisée du Canada. Aujourd’hui, quelques personnes dévouées se battent pour protéger ce qu’il en rests. 

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Un papillon monarque perché sur un sceau-de-Salomon, une plante indigène du parc national de la Pointe-Pelée.
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Ici, le bruit des insectes résonne tel un rugissement. En cette fin du mois de mai, d’innombrables et minuscules créatures stridulent et bourdonnent dans les forêts, les prairies et les milieux humides du parc national de la Pointe-Pelée juste avant le coucher du soleil. Les oiseaux ne se sont pas encore installés pour la nuit, et ajoutent leurs chants à la cacophonie ambiante, dans un concert infini de voix vibrant à l’unisson.

Visible depuis mon campement, un noyer noir de 12 mètres au tronc profondément crevassé déploie ses branches en une voûte de dentelle. Au-delà, la forêt carolinienne ressemble plus à une jungle qu’à une forêt tempérée. De la vigne vierge dont la tige a l’épaisseur d’une canette de boisson gazeuse s’étend des chênes jaunes aux micocouliers, ses feuilles à cinq folioles disposées comme des lumières de Noël. Des plantes de sous-bois comme le podophylle pelté, le sceau-de-Salomon et le phlox aux tiges roses envahissantes recouvrent le sol de la forêt entre des troncs moussus et un épais paillis de vieilles branches. Tout est en mouvement. Quiconque affirme qu’une forêt est immobile n’a pas bien regardé.

Le parc national de la Pointe-Pelée abrite de nombreuses espèces d'arbres et de plantes.
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La pointe Pelée se trouve à l’extrême sud de la forêt carolinienne au Canada, une biozone ainsi nommée en raison de sa ressemblance avec les Carolines. Située sur une étendue réchauffée par l’eau des Grands Lacs dans le sud-ouest de l’Ontario, de Toronto à Windsor, la forêt carolinienne est le prolongement de la forêt de feuillus de l’est des États-Unis. Mais la variété d’espèces qu’elle abrite et son climat lui sont propres. La région englobe les territoires de dix Premières nations wendates, anichinabées, Haudenosaunee, Mississauga et Lunaapeew, qui sont les gardiennes du territoire depuis des temps immémoriaux.

Bien qu’elle n’occupe qu’une minuscule fraction du Canada, cette mosaïque d’habitats est l’un des endroits les plus riches en biodiversité au pays. Elle compte plus de 70 espèces d’arbres indigènes – plus que toute autre région forestière d’un océan à l’autre – ainsi que plus de 2 200 espèces de plantes, 400 espèces d’oiseaux et plus de la moitié des espèces en péril du Canada.

Mais la courtepointe se défait. Il ne reste aujourd’hui de la forêt carolinienne que des poches isolées dans la région la plus urbanisée du pays, qui accueille 25 % de la population canadienne, l’épicentre de l’industrie manufacturière nationale et le cœur agricole de l’Ontario. Depuis la colonisation, la zone carolinienne a perdu plus de 90 % de son étendue. Et, chaque année encore, elle se réduit comme peau de chagrin. Nous demandons toujours plus à Mère Nature, qui se plie à nos exigences. En conséquence de quoi, la situation est critique pour les prairies sauvages, les zones humides et les forêts anciennes qui recouvraient autrefois la région. 

« À quel moment réaliserons-nous qu’il était peut-être déjà trop tard hier? », demande Jennifer Nantais, de la Carolinian Canada Coalition, un réseau caritatif qui œuvre depuis plusieurs dizaines d’années à l’aménagement de paysages sains dans la zone carolinienne. « Nous devons commencer à protéger et augmenter ce qui existe encore. »

Bien qu’il soit impossible de rendre à cette région son état originel, les efforts visant à protéger et à relier les étendues caroliniennes restantes ont été récemment couronnés de succès. Dans la course aux ressources et à l’espace, il y a de l’espoir.

Ancolie sauvage dans le parc national de la Pointe-Pelée.
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IL ÉTAIT UNE FOIS de vastes prairies d’herbes hautes qui se balançaient dans la brise du lac Érié. Le mélissa bleu, un papillon aujourd’hui disparu de ces lieux, voltigeait au-dessus des fleurs magenta de l’épilobe à feuilles étroites, des gerbes blanches de véronique de Virginie et de grands plants d’andropogon. Prenant leur source dans les lacs, les rivières et les ruisseaux s’enfonçaient dans le paysage, créant des zones humides géantes et des forêts marécageuses résonnant du concert assourdissant des oiseaux chanteurs, dont la conure de Caroline, un perroquet néotropical aujourd’hui éteint. Sur les rives des cours d’eau intérieurs, les asiminiers trilobés regorgeaient de fruits dont la chair s’apparente à la crème anglaise, et leurs graines de la taille d’un haricot de Lima parsemaient les jardins forestiers des peuples autochtones, dont les Haudenosaunee. L’ours noir et le couguar parcouraient des sentiers ancestraux traversant des bois épais et sombres, sous le tronc imposant du tulipier.

Rares sont les endroits en Amérique du Nord à avoir subi autant de changements que les terres et les eaux du sud-ouest de l’Ontario. Les premiers temps de la colonisation ont été marqués par la guerre. Les Européens ont commencé à s’installer en plus grand nombre après la fin de la guerre de Sept Ans, en 1763, puis les loyalistes se sont approprié des parts du territoire après Révolution américaine. La guerre de 1812 s’est déroulée en grande partie ici, comme en témoignent les vestiges de batailles sanglantes qui parsèment encore aujourd’hui le paysage.

Un délicat géranium maculé.
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Les Premières Nations ont été repoussées dans de plus petits territoires, voire totalement exclues. Dans les années 1920, la GRC a chassé les membres de la Première Nation de Caldwell du parc national nouvellement créé et a brûlé leurs maisons. Nikki van Oirschot, chef de la Première nation de Caldwell, évoque les souvenirs que son grand-oncle avait gardé des événements et que sa mère lui a racontés quand elle était enfant : « Elle se souvient qu’il leur en a parlé et qu’il leur a confié avoir eu très peur; que les gens fuyaient en courant les maisons qu’on brûlait simplement pour se débarrasser des Autochtones [du] parc », raconte la chef.

Les arbres comptent parmi les premiers produits à avoir été exportés de la forêt carolinienne : des pins rouges de la pointe Pelée et des chênes issus de savanes de chênes d’une importance mondiale (sortes d’espaces liminaires où le chêne pousse dans des plaines herbeuses). La pêche est également devenue une activité importante dans le poissonneux lac Érié. Le lac accueille d’ailleurs encore aujourd’hui parmi les plus importantes activités de pêche en eau douce au monde. Possédant la plus longue période de croissance de la province, la zone carolinienne est un lieu millénaire d’agriculture. En 1869, le jeune gouvernement canadien lance une campagne d’émigration invitant la population à pratiquer l’agriculture en Ontario. Les gens affluent dans le Sud-Ouest de l’Ontario et commencent à défricher les terres. Au début du XXe siècle, dans le comté de Norfolk, la déforestation est telle que le sol commence à s’éroder.

Avec l’essor démographique, la forêt carolinienne a rétréci. En 200 ans environ, 95 % des milieux humides ont été asséchés, plus de 80 % du couvert forestier a disparu et 99 % des prairies d’herbes hautes se sont volatilisées.

Jennifer Nantais, de la Carolinian Canada Coalition, scrute le marais du parc.
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DEPUIS LE MARAIS de la pointe Pelée, d’étroits canaux d’eau libre serpentent comme des veines au milieu d’une épaisse colonie de quenouilles. Le parc fait partie d’une étroite bande marécageuse le long de la rive nord du lac Érié qui présente la plus forte concentration d’espèces caroliniennes. La tortue musquée, la ketmie des marais, le petit blongios et bien d’autres espèces y ont élu domicile. Partout dans cette bande, la superficie des milieux humides est en chute libre : plus de 10 000 hectares (100 kilomètres carrés) ont disparu au cours de la dernière décennie. 

Le marais du parc abrite des tortues peintes.
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Jennifer Nantais, de la Carolinian Canada Coalition, et moi-même traversons la passerelle en direction des eaux libres. Les quenouilles et les phragmites (sortes de grands roseaux) envahissent l’eau ici depuis 70 ans, et le personnel du parc mène un combat permanent pour les éradiquer. Mme Nantais pointe un carouge à épaulettes perché sur une quenouille. « Les chants d’oiseaux sont à nuls autres pareils ici, dit-elle. C’est comme si on remontait le temps… Il y a le chœur des oiseaux, le chœur des insectes. C’est imbattable. C’est le seul endroit où je puisse entendre un tel concert en une journée. »

La pointe Pelée est une péninsule du comté d’Essex, une région carolinienne où 97 % de l’habitat d’origine a disparu. Le petit parc de 15 kilomètres carrés est une enclave vitale qui abrite une myriade d’espèces en péril et menacées. Le parc est également désigné zone humide d’importance internationale en vertu de la Convention Ramsar. Au printemps et à l’automne, les oiseaux envahissent le ciel, les marais, les forêts et les plages. Au début de l’automne, le monarque papillonne dans les rares savanes de chênes du parc pour se reposer avant sa longue migration vers le Mexique.

« Quand on pense à l’âge de ces paysages, au caractère récent des changements qu’ils ont vécus et à l’impact de ces derniers sur le climat et la biodiversité, on se rend compte qu’on a fait beaucoup de dégâts en un très court laps de temps, explique Mme Nantais. L’heure est grave : il reste moins de 15 % d’habitat naturel. Mais avec le soutien nécessaire, nous pourrions [atténuer la situation]. »

Christina Lawrence, de l’équipe de conservation des ressources du parc, prend part aux efforts de lutte contre les espèces envahissantes et de restauration à l’état naturel de parties du parc. L’une de ces tâches consiste à rétablir les espèces d’arbres en péril en augmentant leur population et en améliorant leur diversité génétique.

Le plus rare de ces arbres est le mûrier rouge, une source de nourriture pour les oiseaux chanteurs et les petits mammifères. L’hybridation avec le mûrier blanc envahissant, les maladies, la réduction et la fragmentation de l’habitat ont fait qu’il reste seulement environ 300 spécimens au pays, disséminés en minuscules bouquets dans quelques dizaines de sites de la zone carolinienne. Lorsque l’équipe a commencé ce projet il y a dix ans, explique Mme Lawrence, la pointe Pelée comptait un peu moins de 20 mûriers rouges.

Christina Lawrence vérifie l’état d’un jeune mûrier rouge planté dans le parc en 2021.
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« Depuis que nous avons lancé le projet, nous avons trouvé trois ou quatre nouveaux mûriers rouges adultes que nous n’avions jamais vus », dit-elle. Le parc est relativement petit, mais la biodiversité y est grande. Les scientifiques y découvrent encore parfois des espèces dont on ne soupçonnait pas la présence.

Pour planter davantage de mûriers rouges à la pointe Pelée, l’équipe avait besoin de semences. À l’aide d’échafaudages, elle a recouvert les fleurs femelles de mûriers rouges de sacs de pollinisation (sortes de préservatifs pour les arbres) afin de faire obstacle au pollen des arbres envahissants. Elle a ensuite pollinisé à la main les fleurs femelles en y déposant, à l’aide de pinceaux, le pollen de mûrier rouge recueilli. Les arbres ont fructifié, produisant des grappes juteuses de baies oblongues rouges et violettes, et les graines ont été récoltées et envoyées à une pépinière du coin. Lorsqu’une population de plantes atteint un si bas niveau, les graines deviennent plus précieuses que l’or.

Jennifer Lawrence est impatiente d’ouvrir le sommet de la cage d’un arbre planté en 2021. « Nous avons planté un peu plus de 50 plants de mûriers rouges et, à ce jour, 29 ont survécu. S’ils atteignent l’âge de la reproduction, nous aurons réussi à augmenter notre population de mûriers rouges. »

Je jette un coup d’œil. L’arbre nous arrive à la hauteur des genoux et porte des feuilles parcheminées et profondément rainurées.

« Je suis venue ici hier, et je les ai regardés avec leurs petites feuilles. J’étais presque émue, sourit Mme Lawrence. Ils ont bien grandi; ce sont comme mes bébés. »

Nous bravons l’herbe à puce pour voir d’autres arbres rares : un peuplement d’asiminiers trilobés. Se trouvant ici à leur limite septentrionale de leur aire de répartition dans la zone carolinienne, ces arbres sont aujourd’hui peu nombreux et dispersés par suite de l’expulsion du territoire des peuples autochtones, gardiens de l’asiminier trilobé, et de la déforestation. Mme Lawrence m’indique que ces arbres ont peut-être été plantés dans le cadre d’un projet de régénération de la forêt. Nous nous engageons sur un terrain boueux et gorgé d’eau.

Pour notre plus grand bonheur, les arbres sont parés de fleurs d’un marron profond qui pendent sous des ombrelles de longues feuilles. Leur fruit, le plus gros fruit indigène d’Amérique du Nord, ressemble à une petite mangue verte à chair jaune soleil moelleuse contenant de grosses graines noires qui, selon certaines théories, auraient été répandues sur le continent par la mégafaune de l’ère glaciaire, comme le paresseux marcheur géant d’Amérique du Nord. C’est un arbre unique en son genre au Canada. On dit que les fleurs dégagent une odeur désagréable, semblable à celle de la chair en décomposition, pour attirer les mouches et les coléoptères, mais celle que je hume répand une odeur tropicale de banane qui rappelle la gomme Juicy Fruit.

Map data: Protected area: Canadian Protected and Conserved Area Database, Environment and Climate Change Canada, December 2024; Land Cover: Ontario Land Cover Version 1.0, Ontario ministry of Natural Resources and Forestry, March 25, 202.
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À QUEEN’S PARK, au centre de Toronto, des tulipiers et des noyers cendrés se dressent sur des pelouses bien entretenues, avec des plaques métalliques clouées à leur tronc, comme des pièces de musée. Au début du mois de juin, les arbres venaient juste de se parer de leurs feuilles lorsque le gouvernement de l’Ontario a adopté le projet de loi 5. Immédiatement après, les huées de manifestants ont retenti dans la galerie de l’Assemblée législative. « C’est chez nous! C’est chez vous aussi! », a crié quelqu’un. À l’extérieur, des leaders et des membres des communautés autochtones, des groupes environnementaux et des citoyens se sont rassemblés.

Selon la province, ce projet de loi controversé vise à stimuler l’économie en accélérant le développement. Il élimine la Loi de 2007 sur les espèces en voie de disparition pour la remplacer par une Loi sur la conservation des espèces édulcorée, qui donne au gouvernement le pouvoir de contourner les lois municipales et provinciales dans tout endroit qu’il considère comme une « zone économique spéciale ». Les chefs des Premières Nations de la province sont alarmés du fait que le nouveau projet de loi bafoue les droits issus de traités.

Christina Lawrence mesure la croissance d’autres arbres.
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« Les Premières Nations de l’Ontario ne veulent pas du projet de loi 5 », a déclaré Sol Mamakwa, député néo-démocrate de Kiiwetinoong, dans le nord de l’Ontario, à l’Assemblée législative deux jours avant le vote. « La semaine dernière, le gouvernement a déclaré qu’il respectait les Premières Nations et les droits issus des traités. Madame la Présidente, nous savons que le premier ministre ment aux Premières Nations. » Il a ensuite été expulsé pour ne pas s’être rétracté.

Aux termes de la nouvelle Loi sur la conservation des espèces, un habitat est maintenant défini comme « un repaire, notamment une tanière [ou] un nid » et l’aire à proximité immédiate du repaire (pour une espèce animale) ou comme « la zone critique des racines » (pour les plantes), des changements qu’une militante a comparés à un « massacre invisible » d’espèces en péril.

Le gouvernement de l’Ontario « affirme que l’objectif [du projet de loi] est d’accélérer les choses et de faciliter le développement économique pour faire face aux menaces venant du sud », a déclaré Tony Morris, d’Ontario Nature, faisant allusion à la récente hausse des droits de douane aux États-Unis. « Je pense que, compte tenu de l’historique de ce gouvernement, l’objectif ultime est plutôt d’abolir des mesures de protection. »

Au même moment où le projet de loi 5 de l’Ontario fait des vagues, le Canada adopte le 20 juin son équivalent fédéral, le projet de loi C-5. Les gouvernements provincial et fédéral ont assuré que des consultations sérieuses seraient menées auprès des peuples autochtones et que les enjeux environnementaux seraient pris en compte, mais beaucoup craignent que ces projets de loi, et d’autres du même type, ne constituent un recul par rapport aux promesses faites en matière de réconciliation et de lutte contre la réduction de la biodiversité.

Le sentier du gainier rouge dans le parc national de la Pointe-Pelée est parsemé de pétales après une journée venteuse.
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L’une de ces promesses prend la forme du Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, un accord négocié par le Canada dans le cadre de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique, qui vise à enrayer la perte de biodiversité à l’intérieur des frontières des pays signataires, notamment en protégeant 30 % des terres et des eaux d’ici 2030.

Environ 10,9 % des terres de l’Ontario sont considérées comme protégées, un chiffre qui stagne depuis près de 30 ans, selon le groupe de travail sur les aires protégées de la province. L’Ontario a dégringolé à la huitième place des provinces et territoires du Canada au chapitre du pourcentage d’aires protégées et conservées. De même, le rapport de 2025 État de la biodiversité de l’Ontario indique que la perte d’habitat, ce qui comprend la fragmentation des habitats, s’est poursuivie au cours des cinq dernières années.

Dan Kraus, scientifique spécialiste de la conservation, s’intéresse depuis plus de 30 ans à la biodiversité, aux espèces menacées et aux politiques concernant la nature. En 2020, il a cosigné un article dans la revue Biodiversity and Conservation qui contient la liste des lieux les plus importants et menacés pour la conservation de la biodiversité dans le sud du Canada. La zone carolinienne était en tête de liste.

« Au niveau national, nous avons pour objectif de protéger 30 % des terres et des eaux du Canada d’ici 2030, et nous y parviendrons peut-être… mais je pense qu’il est très, très improbable que nous y parvenions dans la région carolinienne. Il est cependant possible de protéger les sites les plus intéressants parmi ceux qui subsistent, déclare-t-il. Il a fallu 200 ans pour réduire la couverture naturelle à ce qu’elle est aujourd’hui. Il en faudra probablement 200 autres pour la ramener à un état plus sain et résilient. »

Des hirondelles rustiques se nourrissent dans des habitats ouverts.
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AUJOURD’HUI, LES PEUPLIERS scintillent dans la brise d’été à Ojibway Shores, les dernières terres non aménagées du front de lac de Windsor. Au nord-ouest, le pont international Gordie-Howe, qui traverse la rivière Détroit, devrait être bientôt inauguré. Ce mégapassage frontalier à six voies deviendra le plus grand point d’entrée terrestre au Canada. De part et d’autre du littoral carolinien se trouvent des ports de marchandises, où toute végétation a disparu. Cette parcelle de terre prise en sandwich par l’aménagement du territoire « ressemble presque à une prise de position de la nature », déclare Mike Fisher, président de l’association Friends of Ojibway Prairie.

À l’extrémité nord de son aire de répartition, un rare asiminier trilobé fleurit.
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Le terrain de 13,5 hectares devrait faire partie d’un projet de parc urbain national, le deuxième au pays après le parc de la Rouge de Toronto. Dans le cadre de sa stratégie de protéger 30 % du territoire d’ici 2030, le Canada a annoncé en 2021 un plan visant à créer six nouveaux parcs urbains nationaux d’ici 2025. Le projet de parc urbain national à Ojibway Shores permettrait de relier à la rivière Détroit une zone de 26 kilomètres carrés composée essentiellement de prairies d’herbes hautes et de savanes de chênes noirs connue sous le nom d’Ojibway Prairie Complex. Pris au milieu de ce qu’on appelle le pôle automobile du Canada, le complexe est l’un des plus grands fragments encore existants de prairies à herbes hautes de la zone carolinienne, et abrite plus de 50 espèces menacées au niveau provincial. Au printemps, le complexe a été reconnu comme une zone clé pour la biodiversité, rejoignant ainsi la pointe Pelée et la réserve de la biosphère de Long Point dans la liste des endroits les plus importants au Canada pour les efforts de conservation des espèces et des habitats, conformément aux normes élaborées par l’Union internationale pour la conservation de la nature.

Mais la bataille pour préserver les terres d’Ojibway Shores a été rude. Les terrains ont changé de mains au cours du siècle dernier. En 2013, l’Administration portuaire de Windsor envisageait de déboiser les lieux pour y entreposer des matériaux de construction en vue de la construction du pont, ce qui a provoqué un tollé au sein de la communauté. « Quelques 300 personnes se sont présentées [pour contester le projet] », raconte M. Fisher.

Les terres ont été transférées à Parcs Canada en 2023 et, l’année suivante, le budget fédéral a alloué 36,1 millions de dollars sur cinq ans pour créer et soutenir le projet de parc urbain national à Ojibway Shores. Les partisans du parc sont impatients de savoir quand le projet prendra vie. À terme, le parc sera cogéré par les nations des Ojibwés, des Odawas et des Potowatomi de la Confédération des Trois Feux, dont fait partie la Première Nation de Caldwell.

Nikki van Oirschot, chef de la Première nation de Caldwell, assiste l’été dernier au premier pow-wow organisé sur la nouvelle réserve de la nation. (Photo: Logan Demars, Southpoint Productions)
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« Ces terres appartiennent aux Premières Nations. Avant même que le Canada ne soit une idée, avant tout contact, nous parcourions ces terres. Nous en prenions soin », explique Nikki van Oirschot, chef de la police de Caldwell. Le travail de son administration, et avant cela celui de l’ancienne chef Mary Duckworth, a contribué à renforcer l’engagement du Canada en faveur de la co-gouvernance avec la Nation. « Cela signifie fondamentalement que nous allons faire les choses ensemble. Nous allons nous respecter les uns les autres. Nous allons honorer et faire respecter les systèmes de gouvernance des uns et des autres », a-t-elle déclaré.

 

Pour la chef, le projet de parc représente un pas vers de meilleures relations, non seulement avec la terre, mais aussi avec les peuples autochtones de la région carolinienne. « Nous entretenons aujourd’hui d’excellentes relations avec Parcs Canada. Cela n’a pas toujours été le cas, bien sûr : le parc national de la Pointe-Pelée évoque certainement pour nous une partie douloureuse de notre histoire », déclare-t-elle, en faisant allusion à l’expulsion forcée de son peuple du parc.

De retour à la pointe Pelée, un tipi s’élève au-dessus d’une aire de pique-nique sur la rive nord-ouest. Au-delà, la forêt carolinienne, verte, dense et touffue, bourdonne de vie. Ce lieu a été rebaptisé Madbin Jina en 2020 par Janne Irene Peters, défunte gardienne du savoir de la nation de Caldwell, en symbole de rapprochement entre la Nation et le parc. La même année, la réserve de la Première Nation de Caldwell à Leamington, juste à l’extérieur de la pointe Pelée, a finalement été établie. À Madbin Jina, une plaque explique aux visiteurs la signification de l’expression en langue anishinaabemowin.

À Madbin Jina, une plaque explique aux visiteurs la signification de l’expression en langue anishinaabemowin.

« À l’époque de nos ancêtres, si quelqu’un arrivait dans la région, était perdu, avait froid ou avait faim, les gens l’invitaient chez eux à “s’asseoir un instant”. Tous ceux qui ont croisé leur chemin en paix ont été accueillis et soignés, le temps de retrouver leurs marques, de se restaurer et de se reposer, pour un “instant” (ajina). »

« Quand vous lisez “Madbin Jina”, sachez que les ancêtres vous invitent à venir vous “asseoir un instant” en paix, et à profiter de ce que la Terre-Mère a à offrir ici. »

Un vraquier s’arrête au port jouxtant Ojibway Shores, le dernier terrain non aménagé sur le front de mer de Windsor. (Photo: Dax Melmer)
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DANS LE BOIS NOMMÉ BACKUS, je regarde une mare printanière à travers les nuées vertes de la forêt. Apparaissant comme par magie chaque printemps, ces petites mares éphémères dans une étendue de forêt carolinienne constituent un habitat pour les amphibiens et les reptiles, comme la tortue mouchetée et la salamandre de Jefferson, deux espèces menacées.

« C’est l’un de mes points de vue préférés », déclare Kristen Bernard, de Conservation de la nature Canada. « Si nous avons un été normal (mais qu’est-ce qu’un été normal maintenant?), il sera complètement asséché d’ici le mois d’août. Mais pour l’instant, il y a des crapauds, des grenouilles et des salamandres. Il y a pas mal de canards branchus qui nichent et se reproduisent dans des endroits comme celui-ci, à Backus et ailleurs. »

L’écologiste Alyssa Paradis inspecte de jeunes plants dans la serre de Kayanase.
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Mme Bernard me fait traverser un secteur du bois détenu et géré par Conservation de la nature Canada. Le bois Backus, dans le comté de Norfolk, est l’une des plus grandes étendues restantes de forêt carolinienne ancienne de la zone et le meilleur exemple de forêt à couvert fermé, un lieu de reproduction privilégié pour la paruline orangée, une espèce en danger. Le bois abrite également certains des arbres les plus anciens de la zone : les anneaux de croissance d’un tulipier de 1,35 mètre de diamètre abattu par la foudre ont révélé qu’il avait plus de 500 ans.

Le bois Backus fait partie de la réserve de la biosphère de Long Point, un réseau de 4 046 hectares de zones protégées dans le comté de Norfolk, dont le point de départ est la péninsule de Long Point, dans le lac Érié. Là où la terre du comté de Norfolk était autrefois emportée par le vent, les efforts de conservation permettent aujourd’hui d’afficher une couverture forestière de 25 %, ce qui en fait l’un des endroits les plus boisés de la zone. Le bois est d’ailleurs protégé en grande partie.

« À l’époque de la colonisation, de nombreuses terres ont été défrichées très rapidement pour l’agriculture. Mais le réseau de ravins du Ruisseau-Big est très escarpé, et ses pentes sont très abruptes. C’était tout simplement impropre au défrichage », explique Mme Bernard. « La stratégie de Conservation de la nature Canada et d’autres acteurs a donc consisté à utiliser ce système de ravins naturels afin d’acquérir et de constituer des terrains tampons. »

Dans la serre de Kayanase, on prend soin d’une rangée de semis.
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Mme Bernard m’emmène à quelques minutes de là, à une « zone tampon » le long de l’autoroute 24 que Conservation de la nature Canada a achetée et restaurée en 2009. Des épis violets de lupin indigène et une myriade d’autres plantes et arbres indigènes s’étendent désormais dans un paysage de savane de chênes en plein essor, sur le site d’une ancienne culture de tabac.

« Une grande partie [des semences] des espèces plantées ont été récoltées à la main. Lorsque nous effectuons des travaux de restauration d’habitats, nous établissons une liste de semences, mais nous sommes vraiment tributaires des cycles naturels », explique Mme Bernard.

Celle-ci expose le minutieux travail d’éclaircissage des espèces non indigènes et de replantation d’espèces indigènes, dont le céanothe d’Amérique, une plante hôte pour l’hespérie tachetée, un papillon aujourd’hui disparu d’ici. En 2024, les scientifiques ont réintroduit l’espèce sur ce site. Alors que nous retournons à sa voiture, comme un clin d’œil, une hespérie tachetée se pose à côté de nous.

« Si [les gens] se soucient ne serait-ce que d’une de ces initiatives ou d’un de ces écosystèmes, [ils] doivent s’engager et soutenir les semences indigènes. Il s’agit d’augmenter l’offre disponible, mais aussi de soutenir la demande, par exemple en demandant l’utilisation des semences et des plantes indigènes adéquates par les municipalités et dans les projets de restauration », explique Jennifer Nantais, de la Carolinian Canada Coalition.

Une évaluation réalisée en 2023 par Ressources naturelles Canada sur l’approvisionnement en semences du pays a révélé un « un manque chronique d’accessibilité aux semences et au matériel de pépinière appropriés ». Ainsi, même lorsqu’il y a une volonté de planter des espèces indigènes, pour de nombreux planificateurs de projets, il s’avère difficile d’obtenir la diversité, la quantité et la qualité de semences ou de plants nécessaires. Récemment, Mme Nantais a consacré une grande partie de son temps à la stratégie de la Carolinian Canada Coalition portant sur les semences du sud de l’Ontario, qui vise à mettre en relation les producteurs de semences et de semis d’espèces indigènes de la région avec les organisations qui effectuent des travaux de restauration.

Carole Smith examine de jeunes pins blancs dans le verger à graines de Kayanase.
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L’un des producteurs engagés dans cette stratégie est Kayanase, une pépinière de plantes indigènes et une entreprise de restauration écologique appartenant à des autochtones, située à environ une heure de route au nord du bois Backus, sur le Territoire des Six Nations de la rivière Grand.

À la pépinière située sur les rives de la rivière Grand, Carole Smith, chef de l’équipe administrative, et Alyssa Paradis, écologiste, se promènent dans la serre de plantes indigènes de 5 000 mètres carrés. À la fin du mois de mai, la serre a été envahie par des jardiniers enthousiastes, mais il reste encore quelques tables de plantes et quelques rangées d’érables à sucre en pots. À l’extérieur de la vaste propriété, on s’emploie à constituer un stock de semences et à établir des vergers à graines.

Mmes Smith et Paradis m’accompagnent jusqu’au verger à graines : des rangées et des rangées d’arbres indigènes y attendent de devenir assez grands pour produire des graines viables. Créé il y a plus de cinq ans avec 1 500 plants et une subvention de l’organisme Forest Ontario (aujourd’hui Forest Canada), le verger accueille des espèces comme le pin blanc, dont les plants sont juste un peu plus grands que moi. En attendant que ces arbres produisent des graines, Kayanase s’approvisionne éthiquement en graines sauvages dans un rayon de 75 kilomètres. Les Six Nations gèrent l’une des plus grandes étendues de forêt carolinienne ancienne de la région.

En tant qu’entreprise détenue et dirigée par des autochtones, Kayanase s’appuie sur des savoirs traditionnels. « Parfois, je pense qu’il ne s’agit pas d’une pratique particulière ou d’une méthode, mais plutôt d’une expression de notre éducation et de certaines de nos valeurs culturelles, explique Mme Smith. En particulier quand on parle de restaurer la Terre nourricière et de promouvoir des pratiques d’intendance et de durabilité. Il s’agit simplement de mettre en avant la nécessité de préserver les choses pour la prochaine génération. »

Les semences représentent l’espoir. D’une minuscule graine, ballottée dans l’eau, gelée, brûlée, en dormance dans le sol, jaillit la vie sous des formes et des couleurs infinies. La corolle en forme de lanterne rouge d’une ancolie se balance au-dessus d’un nid de feuillage vert; la voûte du feuillage d’un asiminier trilobé protège un fruit de la taille de la paume de la main. De la nourriture pour une myriade d’espèces, et un chez-soi… pour nous aussi!

Ce récit fait partie d’une série sur les corridors écologiques, réalisée avec le soutien de Parcs Canada. Pour en savoir plus, consultez le site web du Droit de passage

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This story is from the November/December 2025 Issue

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