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Suivi des migrations dans la réserve nationale de faune du Delta-de-la-Rivière-Nisutlin

Récits de l’observatoire ornithologique du lac Teslin, dont les membres s’adonnent avec enthousiasme à l’observation, au recensement et au baguage des oiseaux qui traversent cet immense delta d’eau douce

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Photo aérienne de la Réserve nationale de faune du Delta-de-la-Rivière-Nisutlin. Le niveau de l'eau du lac varie considérablement en fonction des précipitations et du manteau neigeux de l'hiver précédent.
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En juillet, dans la réserve nationale de faune du Delta-de-la-Rivière-Nisutlin – le plus grand delta d’eau douce de l’intérieur des terres du Centre-Sud du Yukon –, les orignaux conduisent leurs petits aux pattes dégingandées dans les vasières pour qu’ils broutent des saules. Les cygnes, les oies et les canards flottent sur les eaux peu profondes, plongeant la tête pour fouiller le fond et se nourrir de végétation aquatique. Le delta d’eau douce regorge de vie. Au crépuscule, des vespertilions bruns (chauves-souris) virevoltent dans le ciel, se régalant de moustiques, tandis que des parulines fouillent sans relâche dans les saules à la recherche de chenilles. Huit espèces de poissons d’eau douce, dont le grand corégone et le grand brochet, peuvent être pêchées dans les profondeurs de la baie de Nisutlin.

Depuis des milliers d’années, cette abondance d’animaux à nageoires, à plumes ou à fourrure a permis à la Première Nation Tlingit de Teslin de subsister. Le nom du lac Teslin tire vient de tás ten, qui signifie « long tendon de couture » en langue tlingit – une expression qui décrit parfaitement ce lac étroit et allongé qui s’étend sur 148 kilomètres. En effet, le Conseil des Tlingits de Teslin a toujours compris l’importance écologique et culturelle du delta de la rivière Nisutlin et s’est engagé à protéger 5 480 hectares tout en préservant les droits traditionnels de chasse et de subsistance dans le cadre de sa revendication territoriale.

Créée en 1995, la réserve nationale de faune du Delta-de-la-Rivière-Nisutlin est aujourd’hui gérée conjointement par le Conseil des ressources renouvelables de Teslin et le Service canadien de la faune d’Environnement et Changement climatique Canada. Il s’agit de la première réserve nationale de faune de ce type au Yukon. Aucune route ne mène à cette réserve faunique nationale isolée située dans la baie de Nisutlin, sur la rive est du lac Teslin : le delta n’est accessible qu’en canoë ou en bateau.

La réserve nationale de faune et la région environnante sont considérées comme l’un des sites d’escale automnale les plus importants du sud du Yukon pour les oiseaux aquatiques migrateurs; elles attirent en effet des cygnes trompettes et des cygnes siffleurs, ainsi que des oies et des canards, lors de leur migration vers le sud sur la voie migratoire du Pacifique. Chaque été et chaque automne, une petite équipe de chercheurs se rassemble sur les rives du lac Teslin pour observer ce phénomène.

Une volée d'oiseaux de rivage de différentes espèces – pluviers semipalmés, bécasseaux et bécasseaux sanderlings – survole les vasières.
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Une volée de cygnes trompettes et de cygnes siffleurs de passage traverse la région en octobre, pendant la migration d'automne.
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Un couple de cygnes trompettes se repose au bord des vasières du lac Teslin.
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Leurs observations, associées au travail de baguage qu’ils effectuent sur les espèces de plus petite taille, fournissent des données essentielles qui aident les scientifiques d’Environnement et Changement climatique Canada et d’autres organismes à mieux comprendre les déplacements des oiseaux, contribuant ainsi aux efforts de conservation et à la prise de conscience de l’importance des réserves nationales de faune. 

« Cet habitat plus vaste sert de halte migratoire à des centaines d’espèces d’oiseaux chanteurs et d’oiseaux de rivage, ainsi qu’à des rapaces », explique Ben Schonewille, biologiste basé à Whitehorse qui codirige l’observatoire ornithologique du lac Teslin, ouvert chaque été de mi-juillet à mi-octobre sur les rives du lac Teslin, à environ 25 kilomètres à l’ouest de la réserve de faune.

Alissa Kazi observe une sittelle à poitrine rousse lors d'une opération de baguage au lac Teslin. Depuis 18 ans, l'observatoire ornithologique du lac Teslin bague, recense et recueille des données sur des milliers d'oiseaux.
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M. Schonewille a cofondé cet observatoire en 2005 avec Ted Murphy-Kelly, un autre passionné de baguage d’oiseaux, dans le cadre de leur travail au sein des Observatoires ornithologiques du Yukon. Depuis 2008, ils collaborent avec des ornithologues amateurs et des chercheurs partageant les mêmes intérêts afin de surveiller et de recueillir des données sur la migration automnale des oiseaux qui traversent cette région riche en biodiversité. Depuis 18 ans, l’Observatoire ornithologique du lac Teslin bague et recense des milliers d’oiseaux dont il recueille des données, contribuant ainsi au suivi à long terme de 185 espèces répertoriées. En 2015, il s’est joint au Réseau canadien de surveillance des migrations, devenant ainsi la station la plus septentrionale du pays et l’un des rares sites en activité dans la forêt boréale occidentale.

« Les rives du lac Teslin constituent un site idéal pour observer les oiseaux, explique M. Schonewille, car le lac s’étend du nord-ouest au sud-est, ce qui correspond à la trajectoire de vol empruntée par la plupart des oiseaux. » Comme les oiseaux hésitent à survoler les grandes étendues d’eau, ils se concentrent le long du littoral, précise-t-il.

L’équipe de l’observatoire ornithologique du lac Teslin – composée d’un entrepreneur rémunéré et d’un réseau de bénévoles – installe des « filets japonais », filets en nylon à mailles fines ressemblant à des filets de volley-ball et suspendus entre des poteaux, afin de capturer temporairement des oiseaux à des fins de recherche. « Chaque matin, l’équipe suit un programme très strict, raconte M. Murphy-Kelly, capturant des oiseaux de 6 heures du matin jusqu’à midi. » Ils munissent les pattes des oiseaux de petites étiquettes d’identification métalliques et notent rapidement leur âge, leur sexe, leur poids et d’autres données.

L’équipe procède aussi à des observations visuelles des migrations et à des recensements sur le lac, en recensant les oiseaux qui survolent la zone ou qui passent à la surface de l’eau – notamment les espèces de grande taille telles que les cygnes, les huards, d’autres oiseaux aquatiques et les rapaces, dont le busard des marais. Les données ainsi recueillies alimentent un réseau national de stations de surveillance qui permettent de déterminer si les populations d’oiseaux sont en augmentation ou en déclin.

M. Murphy-Kelly bague des oiseaux depuis plus de 30 ans. Il a fait ses débuts à Toronto avant de s’installer à Whitehorse en 1999. Depuis, il a pris sous son aile de nombreux ornithologues amateurs, dont M. Schonewille, qui est né et a grandi à Teslin et qui a rencontré M. Murphy-Kelly pour la première fois dans une station de baguage près de Watson Lake.

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Le grèbe esclavon est une espèce qui ne niche pas dans le delta proprement dit, mais qui y migre et niche dans les petits lacs et étangs voisins.
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Une jeune femelle de quiscale rouilleux mange un petit escargot. Les quiscales rouilleux sont considérés comme une espèce en péril : leur population aurait chuté de 85 à 99 % au cours des 40 dernières années.
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Un mâle de quiscale rouilleux au bord du lac. Les quiscales rouilleux nichent au bord des étangs et dans les zones humides en général.
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Un pluvier semi-palmé cherche sa nourriture sur les vasières.
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« La station de l’observatoire ornithologique du lac Teslin est bien plus “rustique” que les autres sites au Canada », dit M. Murphy-Kelly en riant. Grâce à l’autorisation et au soutien du Conseil des ressources renouvelables de Teslin (l’un des dix conseils créés dans le cadre d’accords entre les Premières Nations, le gouvernement fédéral et le gouvernement du Yukon), la station est située en bordure du terrain de camping du lac Teslin et, dépourvue de toute infrastructure permanente, elle laisse à peine une empreinte sur le site. Du milieu de l’été jusqu’à la fin de l’automne, les chercheurs campent dans de grandes tentes en toile.

L’un des avantages de ce site est que les filets japonais sont installés dans la zone riveraine du lac Teslin, qui est inondée chaque année, créant ainsi une mosaïque de successions végétales composée de saules et d’arbustes. « Du point de vue de la capture au filet japonais, explique M. Schonewille, c’est l’idéal : les arbres ne dépassent jamais la hauteur des filets, ce qui permet aux chercheurs de capturer des oiseaux de manière régulière, année après année. »

Un bruant lapon fraîchement bagué est relâché. Les bruants lapons se reproduisent dans les habitats de toundra à travers l'Arctique.
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En 2024, l’équipe de l’observatoire ornithologique a bagué 1 643 oiseaux et recensé 40 espèces. Les espèces les plus souvent baguées – le moucherolle des aulnes, le junco ardoisé, la paruline jaune, le roitelet à couronne rubis et la paruline à croupion jaune – représentaient plus de 60 % des oiseaux capturés. « Même si le moucherolle des aulnes est un oiseau chanteur discret (son plumage est d’un vert-brun terne), le nombre d’individus qui migrent vers le lac Teslin et la réserve nationale de faune du Delta-de-la-Rivière-Nisutlin ne peut être qualifié que de « phénoménal », déclare M. Schonewille. « Les bagueurs d’autres stations disent en plaisantant que l’observatoire ornithologique du lac Teslin est « une véritable usine à moucherolles des aulnes », dit-il en riant.

Pesant à peine 12 grammes, les moucherolles des aulnes sont des oiseaux migrateurs de longue distance qui nichent dans toute la forêt boréale, jusqu’à la limite forestière au nord, et hivernent aussi loin au sud que l’intérieur du Brésil. Il y a plusieurs années, l’un des moucherolles des aulnes que l’équipe avait bagués à Teslin a été, comme par miracle, capturé et répertorié dans une station de baguage d’oiseaux en Colombie.

« C’est un peu comme gagner au loto quand l’un de vos oiseaux est capturé en Amérique du Sud », s’enthousiasme M. Schonewille. Pour lui, ce fut l’un des moments forts de sa carrière d’ornithologue amateur. « C’est une occasion unique. »

Les bagueurs d’oiseaux tiennent une liste des « cas uniques » qu’ils ont capturés au fil des ans, explique-t-il, des oiseaux qu’ils ne se seraient jamais attendus à trouver dans leurs filets, notamment le martinet de Sibérie – un grand martinet à la queue profondément fourchue qui se reproduit de la Sibérie au Japon en passant par l’est de la Chine, et qui migre vers le sud jusqu’en Australie et en Nouvelle-Guinée. « L’observatoire ornithologique du lac Teslin détient l’un des rares enregistrements documentés d’un martinet de Sibérie au Canada », précise M. Schonewille.

Pour M. Murphy-Kelly, c’est la diversité des parulines dans la région entourant la réserve nationale de faune du Delta-de-la-Rivière-Nisutlin qui retient particulièrement l’attention : la paruline à croupion jaune, la paruline jaune et la paruline rayée. « Le pouillot boréal est une autre espèce rare que l’on peut observer sur les rives du lac Teslin », ajoute-t-il. La paruline olive, qui se distingue par son sourcil de couleur crème, migre en traversant le détroit de Béring pour hiverner en Asie du Sud-Est. Bien qu’on puisse l’observer en Alaska pendant l’été, sa capture à l’observatoire ornithologique du lac Teslin constituait une première au Yukon.

« Celle dont je me souviendrai toujours, c’est la paruline à gorge orangée, déclare M. Murphy-Kelly. C’est en fait mon espèce de paruline préférée. J’en ai même un tatouage sur le bras! » La paruline à gorge orangée, au plumage coloré, se reproduit presque exclusivement dans l’est du Canada et aux États-Unis, puis migre vers le sud, vers les forêts et les plantations de café d’Amérique du Sud. M. Murphy-Kelly se trouvait à l’observatoire ornithologique du lac Teslin le jour où la paruline à gorge orangée s’est prise dans leur filet japonais, stupéfiant les chercheurs par la couleur flamboyante de sa tête et de sa gorge. M. Murphy-Kelly a fait ce que son équipe appelle « la danse de la joie », raconte-t-il. « C’était aussi le premier record du Yukon, ce qui lui conférait une importance particulière. »

Cette paruline à gorge orangée – fascinante, mystérieuse et inattendue – pourrait incarner à elle seule l’essence même de la réserve faunique nationale du Delta-de-la-Rivière-Nisutlin. Chaque jour, ce delta d’eau douce nourrit et surprend les ornithologues amateurs, les gardiens autochtones et les responsables fédéraux qui puisent leur inspiration dans ce sanctuaire.  

Cet article a été réalisé en partenariat avec Environnement et Changement climatique Canada.

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