Environment

Comment Montréal a transformé une étendue d’asphalte en une autoroute de la biodiversité

Le corridor écologique Darlington offre un passage sûr à travers la ville pour la faune et la flore urbaines – et met de la nourriture dans les assiettes des personnes dans le besoin.

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La voie ferrée longeant le boulevard Jean-Talon fait partie du corridor écologique Darlington à Montréal.
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Une forêt croît au milieu de l’asphalte des rues de Montréal. Des centaines de jeunes arbres poussent. Pins, érables à sucre, chênes rouges. Chaque année, une fois arrivés à maturité, les arbres accueillent des juncos ardoisés qui s’y arrêtent au cours de leur migration vers le nord. Lorsque les fruits des cerisiers mûrissent, les baies sont cueillies et données à la banque alimentaire locale.

La microforêt du parc Mahatma-Gandhi n’est qu’une étape du corridor écologique Darlington, une mosaïque interconnectée de parcs, de jardins et de bordures de trottoirs fleuries s’étendant sur sept kilomètres dans le quartier Côte-des-Neiges – une première montréalaise qui redéfinit ce que signifie vivre avec la faune dans une métropole.

Les corridors écologiques relient généralement des espaces verts protégés et préservés, protégeant ainsi la biodiversité et permettant à des animaux sauvages tels que les ours et les caribous de traverser de vastes paysages. À première vue, Montréal – une ville peuplée de millions d’habitants – ne semble pas être un cadre approprié pour un tel projet. Mais l’équipe de Darlington est en train de construire sa propre autoroute de la biodiversité pour les animaux et les plantes de la ville, tout en nourrissant ses habitants.

Le corridor en forme de T commence au mont Royal, le centre de la biodiversité de Montréal et son plus haut sommet. Il se dirige ensuite vers le nord-ouest le long de l’avenue Darlington jusqu’à ce qu’il rencontre un chemin de fer fréquenté par des renards. De là, il suit les voies ferrées dans deux directions : vers le nord-est jusqu’au campus MIL de l’Université de Montréal (MIL signifiant « milieu »), et vers le sud-ouest jusqu’à un ancien hippodrome à la frontière de Côte-des-Neiges et de l’arrondissement voisin de Saint-Laurent.

Le jardin communautaire Châteaufort, qui fait partie du corridor écologique Darlington à Montréal, avec le mont Royal en arrière-plan.
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Fête d’anniversaire au parc Mahatma-Gandhi, qui fait partie du corridor écologique Darlington.
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Dix ans après le lancement du projet, Alexandre Beaudoin, conseiller en biodiversité à l’Université de Montréal, estime que Darlington reste un travail en cours, un casse-tête rempli de « morceaux » de béton à remplir de biodiversité, mais un casse-tête qui s’agrandit, pièce par pièce.

Alexandre Beaudoin s’est inspiré du corridor appalachien, qui s’étend des montagnes Vertes du Vermont aux Cantons-de-l’Est du Québec. À l’époque, l’exemple le plus proche de corridor vert urbain était le High Line de New York.

« Nous avons commencé à réfléchir à ce que nous pouvions faire pour aider la biodiversité dans la ville. Comment faire la même chose à l’échelle de Montréal, à l’échelle de Côte-des-Neiges? »

Après que la population de renards du mont Royal ait été décimée par la maladie en 2010, M. Beaudoin s’est dit qu’il devait aider à ramener l’animal sur la montagne.

Sachant que la voie ferrée qui passe à quelques kilomètres de la montagne est appréciée des renards, il a vu une solution possible dans la création d’un chemin permettant aux renards de migrer entre les deux points. Bien que l’animal soit réapparu sur le mont Royal avant qu’il ne puisse lancer le projet de corridor, il affirme que le corridor a finalement fait de Côte-des-Neiges un espace plus accueillant pour l’animal.

« On a eu une belle anecdote il y a deux ans : une mère renard est venue mettre bas dans l’un des jardins sur lesquels nous travaillions, raconte M. Beaudoin. Elle s’est arrêtée là parce que c’était assez calme avec des plantes, des arbres, des fleurs. »

Des lapins et d’autres animaux sauvages, y compris les renards, utilisent le corridor écologique Darlington pour se rendre d’un espace vert à un autre.
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Des moineaux et d’autres oiseaux profitent des arbres et de la verdure le long du corridor écologique Darlington.
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En bas de la montagne, l’équipe de Darlington a installé des nichoirs autour du jardin communautaire, ainsi que des rochers pour rendre l’espace plus hospitalier pour les reptiles. Sur ce qui n’était que des parcelles de gazon, on a planté des fleurs pour attirer les pollinisateurs : asclépiade pour les papillons monarques et aster de Nouvelle-Angleterre pour les abeilles. La prairie pour pollinisateurs sert également de jardin de pluie, accumulant l’eau recherchée par les animaux assoiffés.

Une espèce, le cardinal rouge, est en train de devenir un habitué du corridor. Selon M. Beaudoin, l’oiseau étend son aire de répartition vers le nord en raison des changements climatiques, et les buissons de petits fruits ainsi que les plantes à graines du corridor invitent les oiseaux à s’arrêter pour prendre une collation.

Mais l’accent mis sur le rétablissement du lien entre l’homme et la nature a fait évoluer l’objectif du projet depuis sa création, explique M. Beaudoin.

Plus d’espaces verts à Montréal signifient plus d’espaces pour se rassembler, socialiser et faire de l’exercice dans la nature – des activités qui contribuent à la gestion du stress. Les espaces verts embellissent l’espace public en masquant la vue peu inspirante des rues bétonnées, en absorbant le bruit de la circulation – ainsi que les émissions de carbone – et en réduisant les effets d’îlot de chaleur urbain.

Vue aérienne du jardin communautaire Châteaufort.
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En plus de restaurer la biodiversité de la ville, le corridor nourrit les gens grâce à des jardins vivriers composés de plantes comestibles non indigènes. MultiCaf, un organisme d’aide alimentaire à but non lucratif, récolte les produits cultivés sur le corridor, la plus grande partie des fruits et légumes provenant de l’ancien hippodrome. L’été, la récolte est vendue à prix réduit à des milliers d’habitants à faibles revenus, dont la moitié environ sont des immigrants de première génération vivant dans un secteur considéré comme un désert alimentaire.

Jean-Sébastien Patrice, directeur général de MultiCaf, compte jusqu’à 25 variétés de légumes, des aubergines aux radis, et une demi-douzaine de variétés de fruits. Selon M. Patrice, il s’est récolté en tout 3 000 kilos de nourriture en 2024, et on estime la récolte à 10 000 kilos en 2025.

Cependant, le projet « dépasse l’écologie et l’alimentation », précise M. Patrice. « Il cristallise l’esprit humain qui réunit les personnes de différentes parties du monde », dit-il, ajoutant que les personnes qui profitent de cette nourriture bon marché participent à toutes les étapes du processus, de la culture à la distribution, en passant par la prise de décision.

Andrew Gonzalez, professeur à McGill et co-directeur du Centre de la science de la biodiversité du Québec, travaille avec les villes de la province pour créer des cartes de corridors verts. Selon lui, Montréal est l’une des premières villes du pays à construire des réseaux d’espaces verts interconnectés afin de réduire l’impact de l’étalement urbain

« Ce tissu connecteur […] vous permet d’obtenir plus que la somme de la superficie totale de vos espaces protégés et de vos espaces verts », explique-t-il, ajoutant que le projet répond à la cible 12 de la conférence des Nations unies sur la biodiversité (COP15) : augmenter la connectivité des espaces verts dans les zones urbaines et densément peuplées.

Si Darlington est le premier projet de corridor écologique de Montréal, la ville en compte aujourd’hui plusieurs autres.

Cependant, le changement s’accompagne d’une certaine résistance. Yolande Moreau, responsable de projet de développement durable de l’arrondissement Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce à Montréal, explique que les progrès ont été compliqués par le fait qu’il a fallu attendre que la société de transport et le réseau de transport léger sur rail de la ville achèvent leurs projets d’infrastructure.

 « Nous ne sommes pas en mesure de faire quoi que ce soit de très structurel, explique Mme Moreau. C’est pourquoi nous nous sommes concentrés, avec M. Beaudoin et son équipe, sur ces petites initiatives. »

La voie ferrée le long du boulevard Jean-Talon, bordée d’arbres, d’arbustes et de végétation.
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Il est possible que les habitants perdent des places de stationnement lorsque des plantations d’arbres et des extensions de trottoirs sont proposées, dit-elle, admettant que de nombreux nouveaux arrivants à faibles revenus travaillent à des heures irrégulières et ne sont pas bien desservis par les transports publics.

L’éco-gentrification est un autre obstacle, ajoute Tarrah Beaudoin (sans lien de parenté avec Alexandre Beaudoin), consultante dans l’équipe du Corridor. « Certains disent que nous devrions accélérer la construction du corridor, mais si nous le faisons trop vite, cela risque d’entraîner une hausse des prix pour les habitants du quartier », explique-t-elle.

Selon Tarrah Beaudoin, il est essentiel de prendre régulièrement le pouls de la communauté et de demander aux habitants ce qu’ils attendent de Darlington pour préserver leur adhésion au projet. Chaque année, l’équipe organise un barbecue communautaire et, bien que les habitants ne viennent peut-être que pour manger des hot-dogs, elle profite de l’occasion pour leur demander ce qu’ils aiment et ce qu’ils n’aiment pas du corridor. Selon elle, ces interactions ont permis d’impliquer davantage les citoyens dans les initiatives de Darlington et ont même réussi à faire accepter le projet à des habitants mécontents.

En fin de compte, c’est le niveau d’engagement et de collaboration de la communauté qui détermine si un corridor vert urbain échoue ou perdure, affirme Alexandre Beaudoin. Il n’existe pas de modèle unique de corridor pour d’autres arrondissements, et encore moins pour d’autres villes.

Des jeux d’eau à la place de Darlington, à Montréal.
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Un entraînement de baseball au parc Martin-Luther-King, à Montréal.
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La place de Darlington, l’un des points névralgiques du corridor, est bordée d’immeubles d’appartements en briques rouges. Niché entre les jeux et le parc à chiens, un jardin circulaire permet aux résidents du quartier de cueillir des fruits ou de cultiver leurs propres légumes. Tarrah et Alexandre espèrent ainsi voir leur vision d’une métropole verdoyante et abondante prendre racine à Montréal. 

Ce qui inspire Alexandre Beaudoin à continuer d’assembler les pièces du puzzle, c’est « bâtir une nouvelle société », une société plus durable et qui améliore le bien-être de ses habitants. 

« J’ai des enfants et… j’espère qu’ils grandiront dans un monde avec… beaucoup de corridors différents », dit-il, espérant qu’ils quitteront la maison en se demandant : « Quel corridor vais-je emprunter pour aller à l’école aujourd’hui? »

Ce récit fait partie d’une série sur les corridors écologiques, réalisée avec le soutien de Parcs Canada. Pour en savoir plus, consultez le site web du Droit de passage

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