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La grotte de Kluskap

Cinq communautés mi’kmaq prennent en charge la protection d’un site sacré en créant une aire protégée et conservée autochtone, rétablissant ce faisant les liens qui unissent les terres, les eaux et les peuples d’Unama’ki

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Cette grotte située en bord de mer au Cap-Breton (Nouvelle-Écosse) — considérée par certains Mi’kmaq comme le centre de l’univers — est liée à la légende de Kluskap qui, selon la tradition orale mi’kmaq, a façonné le paysage et enseigné au peuple mi’kmaq comment vivre en harmonie avec la nature.
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C’est sur le littoral sauvage et rocheux de l’extrémité nord d’Unama’ki (que l’on appelle également l’île du Cap-Breton) que se trouve le centre de l’univers. Au bord d’une plage de galets, une grotte s’ouvre sur la mer. À marée haute, son entrée est envahie par les vagues déferlantes. Considérée par certains Mi’kmaq comme le centre de l’univers, cette grotte est associée à la légende de Kluskap qui, selon la tradition orale de la Première Nation, a créé le paysage et enseigné aux Mi’kmaq à vivre en harmonie avec la nature. C’est ce qui fait de la grotte de Kluskap, ou Nukmij’nawe’nuis, l’un des lieux les plus importants du Mi’kma’ki, le territoire des Mi’kmaq.

Au fil du temps, ce territoire a été menacé par l’exploitation des ressources et l’empiétement des propriétés privées. Aujourd’hui, une initiative menée par les Mi’kmaq garantit que ce site sacré, ainsi que les terres qui l’entourent, est préservé à titre d’aire protégée et de conservation autochtone (APCA). Mais le projet ne vise pas qu’à protéger les lieux : guidé par les principes autochtones, il vise également à restaurer le lien entre les terres et les eaux de la montagne de Kluskap et le reste de l’Unama’ki afin d’instaurer un nouveau modèle de conservation et de renouer avec le territoire, avec lequel le lien était rompu depuis longtemps.

L'une des jeunes femmes de la légende de Kluskap est visible de profil, tout à gauche de cette image.
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La légende de la grotte

Les Mi’kmaq vivent sur le territoire aujourd’hui connu sous le nom de Nouvelle-Écosse depuis au moins 12 000 ans, et le chemin menant à la grotte de Kluskap retrace les pas de leurs ancêtres depuis des millénaires.

Aujourd’hui, le sentier part d’une fermette à flanc de falaise construite il y a 150 ans et serpente à travers une forêt de bouleaux, d’épinettes noires et de sapins baumiers avant de descendre en pente raide le long du lit rocailleux d’un ruisseau jusqu’au niveau de la mer. Sur la plage, une ouverture au niveau de la ligne de flottaison mène à la grotte où, selon la tradition orale, Kluskap aurait autrefois vécu, d’où il a entamé son périple vers le monde des esprits et où il finira par revenir.

Clifford Paul, de la Première Nation de Membertou, emmène régulièrement des aînés, des jeunes et d’autres visiteurs à la grotte, où il leur raconte la légende de Kluskap : Kluskap, qui longe le rivage, fait la rencontre de deux jeunes filles qui se tiennent sur la plage et se mettent à le taquiner. Furieux, Kluskap bondit sur son canot, qui se brise en deux, créant ainsi les îles Bird situées juste au large. Les vagues provoquées par le saut frappent le rivage, transformant alors les jeunes filles en falaises de pierre – celles-là mêmes qui surplombent la grotte –, leurs visages restant à jamais gravés dans le paysage.

En reconnaissance de son caractère sacré, la grotte est classée lieu historique national fédéral en 2012. Puis, en 2015, la grotte et les 2 800 hectares de terres publiques qui l’entourent, un ensemble appelé « montagne de Kluskap », sont classés aire de nature sauvage provinciale, ce qui leur assure une protection contre tout projet d’aménagement.

Cette protection n’est pas sans faille : en 2017, le secteur minier propose d’ouvrir une carrière sur la montagne, suscitant les protestations des communautés mi’kmaq. Ajoutons qu’une grande partie des terrains tout autour, dont la propriété située au début du sentier, est de propriété privée, et donc soumise au bon vouloir de propriétaires. Pour les Mi’kmaq, il est clair qu’une nouvelle stratégie s’impose.

Clifford Paul, de la Première Nation de Membertou, emmène régulièrement des Aînés, des jeunes et d’autres visiteurs à la grotte pour partager l’histoire de Kluskap et faire connaître l’importance de protéger ce lieu.
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On accède à la grotte de Kluskap par un sentier exigeant qui monte et descend le long de lits de ruisseaux escarpés et serpente sur un sol forestier jonché de racines entrelacées, tout en proposant des enseignements en chemin.
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À la grotte, Paul montre aux gens comment poser les mains sur le lit moussu d'un ruisseau jaillissant de la forêt, pour sentir le battement de cœur de la Terre.
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Aires protégées et de conservation autochtones : un nouveau modèle de conservation

Il n’y a pas qu’en Nouvelle-Écosse qu’on réfléchit aux façons de préserver les terres. Dans le cadre de ses engagements en matière de biodiversité, le gouvernement canadien avait convenu de protéger 17 % de son territoire terrestre et 10 % de ses aires côtières et marines d’ici 2020. Pourtant, à l’approche de cette date butoir, le Canada était loin d’avoir atteint ses objectifs. En réponse, le gouvernement se tourne vers un cercle d’experts autochtones, qui produit un rapport montrant de quelle façon les communautés autochtones pouvaient aider le pays à respecter ses engagements en matière de biodiversité, et proposant au premier chef la création d’aires protégées et de conservation autochtones.

Dans ces aires de conservation, les gouvernements autochtones seraient les principaux responsables de la protection et de la préservation des écosystèmes, selon les droits et les systèmes de savoirs autochtones. Mais il ne s’agit pas que de créer de nouveaux parcs : les experts proposent une nouvelle forme de conservation.

« Même si cela fait 100 ans que nous créons des aires protégées, nous sommes en pleine crise de la biodiversité. Il est donc évident que ce n’est ni la seule ni la meilleure façon de préserver la biodiversité », déclare Robin Roth, professeure au département de géographie de l’Université de Guelph. « Ce que nous apporte la conservation menée par les peuples autochtones, c’est une façon de réfléchir à la connexion. »

L’approche à Unama’ki

À Unama’ki, les efforts visant à trouver de meilleurs moyens de préserver la biodiversité ont abouti à un projet d’aire protégée et de conservation autochtone à la grotte de Kluskap, une proposition qui a nécessité une approche unique. À l’inverse de la situation ailleurs au pays, en Nouvelle-Écosse, la majorité des terres appartient à des propriétaires privés : c’est le cas d’environ 65 % des forêts de la province et de 87 % de son littoral. Cela signifie que, pour protéger entièrement les alentours de la grotte de Kluskap, les Mi’kmaq devaient trouver le moyen d’en avoir la mainmise de façon permanente. C’est ce qui a mené à la création d’une fiducie foncière appelée Sespite’tmnej Kmitknu (« protégeons notre territoire/notre terre ancestrale »).

Une vue des falaises escarpées entourant la grotte.
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Au fil du temps, les terres entourant la grotte de Kluskap ont été menacées par l’exploitation des ressources et l’empiètement de propriétés privées.
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Patricia Nash, ancienne responsable du programme des aires protégées et de conservation autochtones à l’Unama’ki Institute of Natural Resources, qui coordonne les travaux dans cette région, explique que les aînés ont d’abord émis des réserves quant à l’idée d’acheter des terrains, car la propriété privée va à l’encontre des valeurs des Mi’kmaq, le territoire étant une responsabilité collective. Elle a apaisé ces inquiétudes en soulignant que les fonds provenaient du gouvernement fédéral, ce qui en faisait un geste de réconciliation.

Par ailleurs, en 2023, la province et les Mi’kmaq ont conclu un accord de gouvernance partagée portant sur l’aire sauvage faisant partie des terres de la Couronne – il s’agit du premier accord du genre de toute l’histoire de la Nouvelle-Écosse.

Bien que la superficie totale n’ait pas encore été officiellement validée par le gouvernement provincial, les Mi’kmaq demandent que la grotte de Kluskap soit désignée comme une aire protégée et de conservation autochtone. Celle-ci s’étend désormais au-delà des limites initiales de l’aire sauvage, la superficie proposée représentant environ 8 400 kilomètres carrés et couvrant des aires marines, des îles au large telles que les îles Bird voisines, ainsi que des corridors menant au parc national des Hautes-Terres-du-Cap-Breton au nord-ouest et à la biosphère du lac Bras d’Or au sud. « Former l’APCA, c’est un peu comme assembler les pièces d’une courtepointe », explique Mme Nash.

Enseignements traditionnels

Pour les Mi’kmaq, la priorité absolue est de laisser aux terres de l’aire protégée et de conservation autochtone le temps de se régénérer. L’approche préconisée ici, explique Patricia Nash, n’est pas la « conservation-forteresse », un modèle de protection de la biodiversité qui isole les gens des paysages et les tient à l’écart des écosystèmes. Au contraire, la grotte de Kluskap offre un moyen de rétablir le lien entre l’humain et la nature et de rapprocher les gens de la nature.

Et cela commence sur le sentier qui mène à la grotte et en revient. Clifford Paul explique que ce sentier, qui monte et descend le long de lits de ruisseaux escarpés et serpente à travers un entrelacs de racines d’arbres, met les visiteurs à l’épreuve sur les plans physique, émotionnel, mental et spirituel, tout en leur offrant des enseignements tout au long du parcours. « C’est un lieu où l’on observe, où l’on apprend de la nature, où l’on savoure la nature, et où l’on apprend à respecter la Terre Mère et tout ce qui y vit. »

Paul affirme que l’essentiel, pour la grotte de Kluskap, est que les jeunes soient témoins du récit qui se déploie sur le territoire et perpétuent ces histoires, afin que les générations futures puissent apprendre de la Terre.
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Dans la forêt, Paul explique que les arbres s’entraident et évoque les Wiklamu’jk, ou « petits peuples », des êtres féériques réputés vivre dans la grotte et ses environs. Dans la grotte, Paul montre aux visiteurs comment poser leurs mains sur le lit moussu d’un ruisseau qui jaillit de la forêt afin de sentir les battements de la Terre. Il raconte que, lorsqu’il accompagne des jeunes et des aînés mi’kmaq en randonnée, certains en reviennent transformés. « C’est pour cela que cet endroit est sacré, et c’est pour cela qu’il mérite d’être protégé. Pour son pouvoir guérisseur. »

Par une journée nuageuse d’octobre, Paul parcourt le sentier, qui est calme et propre, exception faite du gobelet Tim Hortons et de la bouteille d’eau écrasée découverts sur les lieux. Il ne croit pas aux mesures coercitives pour protéger la terre. Selon lui, il faut plutôt faire ressentir aux gens le caractère sacré des lieux. Pour l’avenir, Paul affirme que le plus important pour la grotte de Kluskap, c’est que les jeunes soient les témoins de l’histoire qui se déroule en ses lieux et qu’ils la transmettent, afin que les générations futures puissent apprendre de la Terre. « C’est remarquable. C’est magique. C’est apaisant. Je me réjouis qu’elle soit sous notre responsabilité. »

Réconciliation

Façon de reprendre le contrôle de leur destin pour les Mi’kmaq, la grotte de Kluskap contribue à la réconciliation. En vertu de la Loi sur les Indiens de 1876, puis de la politique de centralisation mise en place par la Nouvelle-Écosse en 1942, les Mi’kmaq ont été chassés de leurs territoires traditionnels et contraints de s’installer dans des réserves. La restitution de ces terres par l’entremise d’aires protégées et de conservation autochtones permet de rétablir un accès à ces terres et de retisser le lien avec elles.

Au cœur de cette initiative se trouvent les gardiens autochtones – dont le nombre dépasse le millier au Canada – qui contribuent à la préservation du territoire par le biais de travail sur le terrain et de surveillance tout en aidant les communautés mi’kmaq à renouer avec le territoire et en favorisant la revitalisation culturelle. À Unama’ki, ces gardiens sont appelés « gardiens de la Terre ».

Il ne faut pas croire que les aires protégées et de conservation autochtones comme la grotte de Kluskap ne profitent qu’aux communautés mi’kmaq. La protection des terres et de l’eau est également une grande préoccupation pour de nombreux Canadiens non autochtones. À Unama’ki comme ailleurs, les aires protégées montrent ce qu’il est possible de réaliser lorsque les liens – entre les gens et avec la terre – sont rétablis.

Cet article fait partie d’une série sur les corridors écologiques réalisée avec le soutien de Parcs Canada. Pour en savoir plus, consultez le site Web « Droit de passage ».

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