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Étouffer la nature : la lutte pour protéger le parc national de Banff

Dans le parc national Banff, en Alberta, comme dans les aires protégées du pays, les gestionnaires ont du mal à concilier le désir des gens de découvrir la nature sauvage et l’impératif de la conserver.

  • Published Jul 29, 2021
  • Updated Apr 03, 2026
  • 4,024 words
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Se lever à 5 heures du matin, c’est ce que les alpinistes appellent un départ matinal. Ce réveil matinal leur permet d’affronter une journée exigeante en montagne, ou de partir avant que la hausse des températures n’accroisse les risques d’avalanches ou d’orages.

Le réveil matinal d’Harvey Locke était motivé par une raison plus modeste et plus troublante : il souhaitait simplement faire une randonnée avec son fils et sa fille sur l’un des sentiers de renommée mondiale près du lac Moraine, dans le parc national Banff, en Alberta. Locke connait bien le parc et les merveilles naturelles du monde : résident de longue date de Banff, il est également le fondateur de l’initiative de conservation Yellowstone-Yukon, un projet visant à relier les aires protégées du Wyoming au nord du Canada, et ancien président de la Commission mondiale des aires protégées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

C’était en juillet 2019, et le plus ancien et le plus populaire parc national du Canada était bondé. Avec ses glaciers enneigés, ses lacs turquoise, ses prairies fleuries, ses horizons déchiquetés et sa faune abondante, ce parc niché au cœur des Rocheuses emblématiques a toujours été une destination prisée : Banff représente environ le quart des visiteurs des 48 parcs nationaux canadiens. Mais ces dernières années, la fréquentation a explosé, atteignant le chiffre record de 4.2 millions de personnes par an. Locke avait constaté une augmentation spectaculaire de la congestion, tant automobile que piétonne. Il savait que si son groupe de trois personnes voulait trouver une place de parking au bord de lac, il leur faudrait arriver très tôt. Vraiment très tôt, comme en haute montange.

Ce n’était pas assez tôt.

Foules au lac Louise. (Photo : Dan Leeth/Alamy)
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« À 6 h du matin, le parking était déjà plein », raconte Locke. La famille a donc renoncé à la vue imprenable sur la vallée des Dix Pics depuis le lac Moraine et a parcouru 14 kilomètres jusqu’au lac Louise et son parking de 500 places. Ils ont réussi à dénicher l’une des dernières places.

Un peu surpris, mais non moins subjugués par la beauté du paysage, ils s’engagèrent sur le sentier longeant le lac, admirant les eaux turquoise dominées par les parois blanches et émeraude du mont Victoria. Ils empruntèrent ensuite le chemin fréquenté menant au Lake Agnes Tea House, un café chaleureux niché au pied d’un petit lac alpin.

La randonnée est courte, 3,5 kilomètres et ils sont arrivés avant l’ouverture du salon de thé pour le petit-déjeuner à 8 h — mais une file d’attente s’était déjà formée, comme devant un bar branché du centre-ville de Calgary. Le groupe de Locke a obtenu la dernière table. Il y avait déjà 15 personnes qui attendaient pour aller aux toilettes.

« Banff est saturée », déclare Locke. « Il y a une demande énorme pour l’endroit, et cela gâche l’expérience des visiteurs. »

Au cours de la dernière décennie, le nombre de visiteurs à Banff a augmenté de 25 %, passant d’environ trois à quatre millions par an. Cette croissance fulgurante est un phénomène qui se retrouve, à des degrés divers, partout au Canada et dans le monde. Les stationnements des points de départ des sentiers les plus populaires se remplissent très tôt, et les visiteurs font la queue pour prendre des selfies aux points de vue et attractions incontournables. Parallèlement, les gestionnaires de ces lieux exceptionnels s’efforcent de trouver un équilibre entre l’impact de ce trafic intense (randonnées, voitures, déchets, chasses d’eau) sur la faune et ses habitats.

Les magnifiques panoramas de parcs comme celui-ci sont souvent gâchés par l’affluence. (Photo Paul Zizka/Office de tourisme de Banff et du lac Louise).
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La pandémie mondiale de COVID-19 et les confinements qui ont suivi ont offert un répit à certaines destinations touristiques. Mais dans ce nombreux parcs, les symptômes de surfréquentation, n’ont fait que s’aggraver, chacun semblant se précipiter vers les sentiers et les espaces protégés pour profiter des bienfaits physiques et mentaux du contact avec la nature.

Les pressions sont particulièrement fortes à Banff : une ligne de chemin de fer transcontinentale et une autoroute le traversent, une ville et trois stations de ski se trouvent à l’intérieur de ses limites, et 1,5 million de personnes vivent à proximité immédiate. (En 2020, malgré la fermeture du parc pendant deux mois et la quasi-absence de touristes internationaux, le personnel a enregistré 3,2 millions de visiteurs.) Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO et plus ancien parc national du pays, Banff est souvent considéré comme une référence pour le réseau des parcs canadiens. Si Parcs Canada parvient à offrir une expérience digne d’un parc national tout en assurant la protection de la faune et la conservation des habitats à Banff, il sera plus à même de mieux gérer les parcs partout au Canada.

Même en pleine pandémie de COVID-19, le parc a attiré une foule immense. (Photo : Hecke61/Shutterstock)
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Le site touristique du parc national de Banff a également attiré une foule importante. (Photo : Cheng Feng Chiang/iStock)
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 La réputation grandissante de Banff en matière d’affluence touristique est un problème que Parcs Canada et les entreprises touristiques du parc s’efforcent de résoudre. Afin d’apaiser les tensions, Banff & Lake Louise Tourism a cessé de promouvoir la saison estivale en 2016, privilègiant désormais les visites durant les intersaisons, plus calmes. Plutôt que de recruter de nouveaux touristes, le personnel du parc national Banff axe sa communication sur les comportements attendus des visiteurs une fois sur place. Ils savent que ce n’est pas seulement l’expérience des visiteurs qui est menacée.

« L’augmentation du nombre de visiteurs dans les parcs accroît les conflits avec la faune et les problèmes de sécurité », explique Steve Michel, agent national de gestion des conflits entre humains et animaux sauvages à Parcs Canada. « C’est préoccupant. La pression s’accentue et met l’écologie en péril. »

L’augmentation du nombre de visiteurs canadiens pendant la pandémie a coïncidé avec une hausse du nombre de personnes qui s’aventurent hors des sentiers balisés, s’approchent trop près des animaux, jettent des déchets et s’en débarrassent mal, explique Michel.

Les conséquences se sont fait sentir à Banff en juillet dernier, lorsque des agents de conservation ont dû euthanasier deux loups en l’espace d’une semaine. Les deux animaux s’étaient habitués à la présence humaine. Le parc a collaboré avec les organismes touristiques, les médias et d’autres sources d’information touristique afin de diffuser un message cohérent sur les impacts potentiels du comportement des visiteurs et sur la façon d’interagir en toute sécurité avec la faune. Cependant, Michel affirme que comprendre les motivations des gens et les inciter à adopter un comportement responsable demeure l’une des faiblesses de Parcs Canada.

« Nous maîtrisons bien les habitats et la faune sauvage », dit-il. « Nous avons plus de difficultés avec les dimensions humaines et les questions psycologiques. »

Le parc national de Banff est prisé des visiteurs pour la diversité des expériences qu’il offre en pleine nature. (Photo : James Anderson)
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Les activités sportives et récréatives attirent les foules. (Photo : James Gabbert/iStock)
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De plus, le réseau des parcs a privilégié l’écologie aux dépens des sciences sociales pendant des décennies, et particulièrement depuis les importantes coupes budgétaires de 2012, explique Michel. Mais les pressions actuelles contribuent à l’évolution du parc.

Prenons l’exemple du sentier du lac Minnewanka, théâtre de plusieurs incidents graves entre vététistes et grizzlis. La solution de facilité aurait été d’interdire l’accès aux cyclistes. Cependant, les randonneurs, qui empruntent également le sentier, avaient connu moins de conflits. Le parc a donc examiné de plus près ces altercations et constaté qu’elles se concentraient pendant la saison des baies, en été. Cela a permis d’adopter une solution plus ciblée : limiter l’accès au sentier Minnewanka à la seule randonnée pédestre durant les mois de juillet et août.

C’est un exemple de l’équilibre qui caractérise le travail de Daniella Rubeling.

« Nous cherchons constamment des solutions créatives pour accueillir les visiteurs sans nuire inutilement à l’écologie du parc », explique la responsable de l’expérience visiteur du parc national Banff. « Une grande partie de mon travail consiste à anticiper l’avenir. Comment pouvons-nous résoudre les problèmes actuels en tenant compte des besoins des futurs visiteurs? Comment pouvons-nous préserver l’intégrité écologique et offrir une expérience de qualité aux visiteurs? Nous disposons de nombreux outils. »

Par exemple, dans les zones où l’on trouve principalement des grizzlis, les randonneurs doivent se déplacer en groupes de six personnes ou plus. Les ours sont moins susceptibles d’interagir avec un grand groupe de personnes, et leur simple présence suffit à dissuader certains randonneurs. Dans d’autres régions, les chiens sont interdits dans les parcs, et dans certaines zones, l’accès est totalement interdit.

Banff n’est pas le seul endroit confronté à la surpopulation, lors Rubeling explique qu’ils étudient ce qui fonctionne ailleurs pour trouver d’autres idées.

Les activités en pleine nature proposées dans le parc incluent des rencontres avec la faune sauvage. (Photo : Tim Noakes)
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Certaines rencontres avec la faune sauvage peuvent s’avérer dangereuses. (Photo : Robbert Bouwsma/Alamy)
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La technologie jouera assurément un rôle. Au Colorado, une application gratuite de randonnée permet de réduire la surpopulation sur les sentiers et la saturation des parkings grâce à des webcams en direct et des compteurs de fréquentation. À l’avenir, les notifications sur smartphone pourraient suggérer des destinations alternatives et diffuser des informations telles que les fermetures de sentiers, l’état des campings et les embouteillages.

Pour limiter le nombre de visiteurs, Parcs Canada utilise déjà un système de réservations pour contrôler le nombre de personnes sur le sentier de la côte ouest de la réserve du parc national Pacific Rim et dans la région du lac O’Hara du parc national Yoho, en Colombie-Britannique. Cette stratégie permet de préserver le caractère sauvage des lieux et les valeurs écologiques, mais la demande est si forte qu’il est souvent difficile, même pour les résidents locaux, d’obtenir une réservation.

Mais cela n’est pas une fatalité. Auparavant, les week-ends et jours fériés, le parc national de Muir Woods, près de San Francisco en Californie, était pris d’assaut. Le seul parking du parc était saturé, les visiteurs piétinaient la végétation pour trouver un moment de tranquilité parmi les séquoias géants, et les riverains se plaignaient des embouteillages. En 2018, le parc a mis en place un système de réservation obligatoire. Cela n’a pas modifié le nombre total de visiteurs ; cela a simplement permis de mieux les répartir en limitant le nombre de visiteurs par jour.

Cassie Anderson, la responsable du parc, constate aujourd’hui que les jours de forte affluence, le parc accueille plusieurs milliers de personnes de moins. Les riverains disent avoir constaté une nette diminution de la fréquentation. Les visiteurs, quant à eux, apprécient le calme et la sérénité. Le personnel, moins stressé et débordé, a davantage de temps à consacrer aux visiteurs. « Nous avons décidé que nous ne devions pas accepter que la forte affluence nuise à l’attrait du lieu », explique Anderson.

Banff a connu un certain succès dans l’atténuation des conflits entre les humains et la faune sauvage grâce à des limites saisonnières imposées à la pratique du vélo près du lac Minnewanka. (Photo : Paul Zizka/Banff & Lake Louise Tourism)
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Banff est saturée… il y a un sentiment de demande énorme pour l’endroit, et cela gâche l’expérience des visiteurs.

Carte : Chris Brackley/Can Geo ; Données cartographiques : Dépenses tirées des états financiers de Parcs Canada 2019-2020 ; Statistiques sur les visiteurs fournies par Parcs Canada
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Le mandat de Parcs Canada est, par ailleurs, de gérer les parcs nationaux afin de protéger leur patrimoine naturel et culturel attrayant pour les générations actuelles et futures, tout en favorisant la compréhension, l’appréciation et le plaisir qu’ils procurent. Mais comment préserver un lieu tel qu’il est tout en encourageant les visiteurs à le découvrir?

Ce dilemme n’existait pas lorsque Banff fut fondée en 1885 comme destination touristique, après l’achèvement du chemin de fer du Canadien Pacifique. Le parc initial de 26 kilomètres carrés, la réserve des sources thermales de Banff, s’intéressait aux sources d’eau chaude et riche en minéraux des monts Sulphur, près de l’emplacement actuel de la ville. La plupart des premiers touristes étaient fortunés et originaires de la côte est des États-Unis. Lorsqu’ils ne se prélassaient pas dans les eaux prétendument curatives, ils partaient explorer la nature sauvage à cheval. Ils découvraient des vallées suspendues, sculptées par les glaciers, abritant des lacs aux superbes nuances de bleu et de vert. Ils grimpaient dans de vastes prairies alpines où ils apercevaient des grizzlis et des mouflons d’Amérique. Et ils escaladaient des sommets escarpés pour découvrir, au-delà, une mer de pics coiffés de glaciers.

Durant ces premières années, l’objectif principal du développement du réseau de parcs nationaux était la promotion du tourisme, explique Ted Hart, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire de Banff et des parc nationaux. « Le système des parcs n’a pu survivre et s’étendre que s’il était financièrement autonome », précise-t-il. « La préservation de l’environnement était à peine évoquée. »

Les gestionnaires de Banff reconnaissent depuis longtemps la difficulté de concilier l’utilisation humaine et l’intégrité écologique. (Photo : Christopher Becerra/Shutterstock)
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Tout a changé en 1930 avec l’adoption de la Loi sur les parcs nationaux. La menace que représentaient les barrages hydroélectriques et les projets d’exploitation des ressources à Banff et dans d’autres parcs a motivé un changement de mandat visant à préserver ces espaces « intacts pour les générations futures ». Depuis, l’engagement de Parcs Canada en matière de conservation n’a cessé de croître, principalement sous l’impulsion de l’opposition aux projets de développement touristique à Banff. Tout a commencé dans les années 1960 avec un plan de construction de routes et d’infrastructures touristiques dans de nombreuses vallées vierges. Ce plan s’est poursuivi avec deux candidatures infructueuses pour accueillir les Jeux olympiques d’hiver et un important agrandissement du village de Lake Louise, mené par la compagnie pétrolière Esso. Dans les années 1970, l’opposition publique à ces projets a donné naissance à un mouvement environnemental naissant à Calgary (avec notamment la création de la Société pour la nature et les parcs du Canada, aujourd’hui un organisme national sans but lucratif) et a incité Parcs Canada à privilégier la notion d’intégrité écologique.

L’un des premiers emplois de Kevin Van Tighem est né de ce changement d’orientation. Aujourd’hui auteur de 15 ouvrages sur la faune et la conservation, il a consacré 34 ans à la gestion de la conservation, notamment en tant que surintendant du parc national de Banff de 2008 à 2011. Sa carrière a débuté en 1977 comme biologiste au Service canadien de la faune, au sein d’une équipe chargée de réaliser un inventaire faunique à Banff. Les gestionnaires ont utilisé les données recueillies pour diviser le parc en cinq zones, chacune autorisant différents niveaux d’utilisation et de développement des infrastructures, principalement en fonction de l’importance de l’habitat pour la faune. Cette division demeure en grande partie inchangée, seulement 2 % du parc étant réservé aux hôtels, routes, sentiers et autres infrastructures.

« Nous cherchons constamment des moyens créatifs d’accueillir des visiteurs sans exercer de pression inutile sur l’écologie du parc. »

« Le zonage a toujours été un compromis », explique Van Tighem. « Les meilleures zones pour la faune sauvage se trouvent au fond de la vallée, là où situent la ville et l’autoroute. Ce n’est pas parfait, mais c’est vraiment très bien. »

Cela a permis de contrôler un certain temps l’impact des visiteurs dans le parc, mais au début des années 1990, le nombre de visiteurs a explosé, les voyageurs nationaux et internationaux affluant vers le parc.

« Les parcs nationaux incarnent notre identité canadienne », affirme Van Tighem. « Et Banff est l’exemple parfait du réseau des parcs. Visiter Banff renforce le sentiment d’appartenance au Canada. » À l’étranger, les montagnes, les rivières, les glaciers et la faune de Banff représentent l’image emblématique du Canada, ajoute-t-il. Pour les étrangers, visiter Banff, c’est visiter le Canada.

Partagé entre les promoteurs du tourisme et les écologistes, le réseau des parcs a commandé l’étude Banff-Bow Valley en 1994. Cette évaluation indépendante a conclu que « si nous n’agissons pas immédiatement, les qualités qui font de Banff un parc national disparaîtront ». Ses 500 recommandations ont façonné l’avenir de Banff et du réseau des parcs, explique Van Tighem. L’étude a mené à l’installation de clôtures et de passages fauniques le long de la route transcanadienne, une première au Canada. Elle a également permis de freiner la pression immobilière. Le parc a rasé un camp de cadets et fermé l’aéroport pour créer un corridor faunique, a limité la superficie de la ville de Banff et a restreint l’expansion future des trois stations de ski.

« Globalement, ils ont fait un excellent travail en trouvant un juste équilibre entre l’intensité de l’utilisation humaine et la protection de l’intégrité écologique », déclare Van Tighem.

Le nombre de visiteurs du parc est resté relativement stable pendant plus d’une décennie, avant de commencer à diminuer légèrement. En 2010, Van Tighem a été chargé de rédiger le plan de gestion consulté des Canadiens de toutes les provinces avant de présenter sa proposition aux fonctionnaires à Ottawa. « Les Canadiens nous ont dit qu’ils souhaitaient que nous rénovions le parc, mais pas que nous y ajoutions de nouvelles activités ou de nouveaux aménagements », se souvient-il. Or, la direction nationale de Parcs Canada s’inquiétait de la baisse de fréquentation du parc.

En vertu de la Loi sur l’agence de Parcs Canada, les services sont censés être financés par les droits d’entrée. La plupart des parcs n’y parviennent pas. Mais Banff est une véritable mine d’or : ses recettes dépassent, ce qui lui permet de subventionner les parcs moins fréquentés. « On a toujours mis l’accent sur le marketing et la promotion afin d’accroître le nombre de visiteurs », explique Van Tighem

Finalement, la direction a fixé un objectif d’augmentation de deux pour cent du nombre de visiteurs par an. Le plan prévoyait d’attirer les excursionnistes et les moins aventureux grâce à des activités comme des pistes cyclables et des programmes d’initiation au camping.

Ce qu’ils n’avaient pas anticipé, c’était l’intérêt croissant pour les activités déjà proposées par les parcs, explique Van Tighem. La randonnée, l’escalade et le ski hors-piste gagnaient en popularité. Les réseaux sociaux, comme Instagram, connaissaient un essor fulgurant, intégrant des lieux particulièrement photogéniques, tels que le lac Moraine et le lac Louise, aux listes des « 10 plus beaux endroits de la planète ». Parallèlement, à un peu plus d’une heure à l’est, Calgary était en plein essor ; sa population est passée de 880 000 habitants en 2001 à 1,3 million en 2019.

La fréquentation des parcs nationaux du pays a connu une hausse constante pendant une décennie, atteignant un sommet de 16,8 millions de visiteurs en 2017, année ou Parcs Canada a aboli les droits d’entrée dans le cadre des célébrations du 150e anniversaire du Canada. Ailleurs, le nombre de visiteurs s’est stabilisé ou a légèrement diminué par la suite, mais à Banff, il a continué d’augmenter pour atteindre 4,2, millions en 2019.

Bien que Parcs Canada ait fermé tous les parcs nationaux en avril et mai 2020 en raison des mesures de confinement liées à la COVID-19 (ce qui a entraîné une baisse de 28 % du nombre de visiteurs à travers le pays par rapport à 2019), à Banff, le nombre total de visiteurs dans le parc de juin à décembre n’a diminué que de quelques points de pourcentage, malgré l’absence de touristes internationaux, qui représentent habituellement la moitié des visiteurs estivaux. Si les tendances pré-pandémiques se maintiennent, on estime que Banff pourrait accueillir cinq millions de personnes d’ici 2030.

Lac Moraine, parc national Banff (Photo : Paul Baby)
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Les parkings, existants et nouveaux, risquent de contribuer à la congestion à Banff. (Photo : Stephen Dorey/Alamy)
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Pour gérer un tel afflux, il faudra faire des concessions, affirme Joe Pavelka, professeur d’écotourisme et de leadership en plein air à l’Université Mont Royal de Calgary, qui a étudié la gestion des visiteurs à Banff et dans d’autres aires protégées à travers le monde. Il ne croit cependant pas qu’une limitation du nombre de visiteurs quotidiens, comme au parc national Muir Woods en Californie, soit une solution efficace.

« Banff est le parc chouchou du Canada », dit-il. « Il serait politiquement difficile de dire aux gens qu’ils ne peuvent pas venir le visiter. »

Pavelka, quant à lui, milite pour que les visiteurs laissent leur voiture au garage. Banff dispose déjà d’un service de navettes depuis Calgary et desservant tout le parc, et la fréquentation était en forte croissance. À l’intérieur du parc, elle a augmenté de 21 % entre 2018 et 2019 (malheureusement, elle a chuté de façon spectaculaire pendant la pandémie). Pavelka souhaiterait que les navettes deviennent le seul moyen d’accéder aux sentiers du parc, comme au parc national de Zion, dans l’Utah. Là-bas, les visiteurs laissent leur voiture à l’extérieur du parc et empruntent des navettes jusqu’aux points de départ des sentiers. Pavelka fait partie du groupe Banff National Park Net Zero 2035, qui défend une solution similaire : un train à grande vitesse reliant l’aéroport de Calgary à la gare de Banff, un grand parking d’interconnexion à proximité et des navettes gratuites circulant dans tout le parc. Selon lui, cette solution permettrait de réduire les émissions de gaz à effet de serre tout en fluidifiant la circulation et en facilitant le stationnement.

« À Banff, le facteur déterminant n’est pas le nombre d’habitants, mais le nombre de voitures », explique Pavelka. Et si l’on réduit considérablement le nombre de véhicules, on réduit par conséquent le nombre d’habitants.

Mais à un certain point, trop de monde, c’est toujours trop de monde.

Des recherches menées sur les grizzlis à Banff ont révélé que plus la fréquentation des sentiers augmente, plus les ours se déplacent pour éviter les humains, ce qui signifie qu’ils dépensent plus d’énergie et mangent moins. Si la fréquentation dépasse 17 groupes par jour, les grizzlis commencent à éviter complètement la zone. Une étude récente menée dans la vallée de la Bow par Parcs Canada, le ministère de l’Environnement et des Parcs de l’Alberta et des chercheurs des universités du Montana et de la Colombie-Britannique a constaté que l’aménagement et les activités récréatives réduisaient de 14 % l’habitat de la plus haute qualité pour les carnivores. À Jasper, en Alberta, la Société pour la nature et les parcs du Canada attribue la disparition d’un troupeau de caribous des montagnes dans le parc national Jasper au manque de restrictions imposées par Parcs Canada en matière de fréquentation humaine. Par ailleurs, les transports en commun ne contribueront en rien à réduire l’encombrement des sentiers.

« Entasser encore plus de gens dans les navettes ne protégera pas l’écologie n’améliorera pas la qualité de l’expérience de randonnée au lac Moraine », déclare le défenseur de l’environnement Harvey Locke.

Face à la demande croissante de visites, la seule façon de préserver l’écologie et d’améliorer l’expérience des visiteurs, selon Locke, est de créer davantage de parcs.

Un nouveau parking est en construction. (Photo : Harvey Locke)
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Une solution potentielle : davantage de transports en commun. (Photo: Damian Blunt/Banff & Lake Louise)
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Cette approche a porté ses fruits dans les années 1970, lorsque le gouvernement de l’Alberta a commencé à créer une série de parcs provinciaux aux frontières sud et est de Banff. La région de Kananaskis, comme on l’appelle, a servi de soupape de sécurité pour Banff. Cinquante ans plus tard, ces nouveaux parcs sont aussi populaires que Banff. En 2020, un nombre record de 5,4 millions de personnes ont visité la région de Kananaskis (Banff a enregistré 3,2 millions de visiteurs en seulement 10 mois).

« Banff et Kananaskis sont saturés », explique Locke. « Nous avons besoin de plus d’espaces protégés pour que les gens puissent en profiter. »

De nouveaux parcs le long du versant est des Rocheuses offriraient une destination aux résidents et une alternative qui pourrait réduire le temps passé par les visiteurs dans le parc national, affirme Locke. La création de ces parcs s’inscrirait également dans l’engagement du gouvernement fédéral de protéger 30 % du territoire national d’ici 2030. Cependant, même avec davantage de parcs, Locke estime que Banff aura toujours besoin de quotas et de réservations pour maintenir la qualité de l’expérience des visiteurs dans des zones particulièrement fréquentées comme le lac Moraine et la lac Louise.

Quelle que soit la décision prise par Banff, le reste du pays a les yeux rivés sur elle. Comme Parcs Canada dispose d’un financement plus important, les responsables des espaces et parcs protégés provinciaux et régionaux se tournent vers l’organisme national pour obtenir des directives sur tous les sujets, des changements climatiques à la gestion des visiteurs, explique Sarah Elmeligi, coordonnatrice des parcs nationaux pour la section du sud de l’Alberta de la Société pour la nature et les parcs du Canada.

La pandémie de COVID-19 leur a peut-être offert l’opportunité d’expérimenter. Lors de sa réouverture en juin 2020, le parc national de Banff a maintenu une partie de la promenade de la vallée de la Bow fermée à la circulation automobile. Cette route panoramique désertée a été prisée des cyclistes. Dans la ville, certaines portions de la rue principale ont été réservées aux piétons afin de favoriser la distanciation sociale. Ces mesures simples, peu coûteuses et appréciées ont amélioré l’expérience des visiteurs sans aucun impact sur l’écologie. Elles seront maintenues, sous une forme plus limitée, à l’avenir.

Voilà le genre d’idées novatrices que, selon Pavelka, les Canadiens veulent voir.

« Parcs Canada doit prendre des risques », dit-il. « Je crois qu’ils constateront que les Canadiens comprennent la difficulté de leur travail et qu’ils les soutiendront. Nous leur pardonnerons quelques erreurs. Je pense qu’ils découvriront que les Canadiens aiment vraiment leurs parcs. »

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