Wildlife

Le barrage, le mythe, la légende : 50 ans de castor

À la découverte du castor, ce transformateur de paysage, aux dents proéminentes et à la queue plate, qui célèbre ses 50 ans comme symbole national du Canada

  • Published Mar 04, 2025
  • Updated Nov 28
  • 2,936 words
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Un castor traverse une route pour se rendre à un petit étang à Lac La Biche, en Alberta, au début du mois de mai. (Photo : Donna Feledichuk)
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Ironiquement, tout a commencé avec un Américain. En janvier 1975, Bernard Smith, sénateur de l’État de New York et défenseur éminent de la cause environnementale, a présenté un projet de loi visant à reconnaître officiellement un nouvel animal comme emblème de l’État : le castor.

Questionné par un chroniqueur d’un journal local sur une éventuelle requête similaire de la part du Canada, Sean O’Sullivan, député conservateur de 23 ans originaire de Hamilton, est passé à l’action. M. O’Sullivan, le plus jeune député à être élu lors de son élection en 1972, a rédigé un projet de loi émanant de députés d’une seule phrase – « Loi portant reconnaissance du castor (Castor canadensis) comme symbole de la souveraineté du Dominion du Canada », dont la première lecture au Parlement a eu lieu le même mois.

Lors de la deuxième lecture du projet de loi, M. O’Sullivan a expliqué pourquoi le Canada devait adopter le castor comme symbole national. « La vie ne peut pas se limiter qu’à des considérations financières », a-t-il déclaré à la Chambre des communes. « Il doit y avoir des choses qui élèvent notre âme, notre cœur et nos émotions, si nous voulons être des personnes accomplies et une nation unie. De là toute l’importance des symboles. » Ses collègues députés en exercice et sénateurs ont approuvé cette décision. Le 24 mars 1975, la Loi instituant un symbole national a reçu la sanction royale.

(Illustration : Matthew Billington)
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Cela fait 50 ans ce printemps que le castor a obtenu ce statut prestigieux. Si M. O’Sullivan était encore en vie aujourd’hui, il serait certainement ravi de constater à quel point son œuvre continue de marquer, au sens propre comme au figuré, notre âme, notre cœur et nos émotions. L’imagerie du castor touche à tous les aspects de notre culture : vêtements, alimentation, art, publicité, image de marque, divertissement. Plus de 1 000 lieux au Canada portent le nom du castor. Les castors continuent de modeler et de remodeler les terres, d’une manière à la fois stimulante et instructive. Ils pourraient même avoir un rôle à jouer pour aider le pays à progresser sur certains des enjeux les plus importants de notre époque : la réconciliation, la lutte contre la perte de biodiversité et l’adaptation aux changements climatiques. Il n’est donc pas surprenant que, dans un sondage réalisé à l’occasion du 150e anniversaire du Canada en 2017, le castor ait été élu l’animal « le plus canadien ». 

Néanmoins, honorer ce jalon représente aussi un défi. La loi de 1975 a certes conféré au castor, ce rongeur brun, à la fourrure épaisse, à la queue aplatie et aux grandes incisives, le titre de symbole national officiel, mais son rôle en tant qu’icône nationale était déjà profondément enraciné, avec des références qui remontent à des siècles avant la création du Canada. La décision du Parlement n’a fait que formaliser cette reconnaissance.

Une bonne partie de l’imagerie d’autrefois était directement liée à l’histoire coloniale du Canada. Les castors étaient très prisés pour le commerce des fourrures, incitant les Européens à s’enfoncer toujours plus profondément dans les terres pour obtenir des peaux destinées à la confection de chapeaux pour hommes à la mode outre-Atlantique. Les armoiries de la Compagnie de la Baie d’Hudson, présentées en 1671, un an après sa fondation, arborent quatre castors. Le premier timbre-poste du Canada, émis en 1851, soit 16 ans avant la Confédération, était le « Castor de trois pence ». Il était basé sur un croquis de castor réalisé par Sandford Fleming (personnage important qui a également inventé les fuseaux horaires et conçu certains des premiers chemins de fer du Canada).

Une partie de l’histoire du castor remonte à encore plus loin. Le castor – amik pour les Anishinaabe, amisk pour les Cris – et son image, celle d’un ingénieur paysagiste omniprésent, sage et industrieux, font partie des traditions et des enseignements autochtones de ce continent depuis des millénaires. Le castor est « celui qui apporte l’eau », comme le décrit l’écrivain Michi Saagiig Nishnaabeg Leanne Betasamosake Simpson dans A Short History of the Blockade: Giant Beavers, Diplomacy, and Regeneration in Nishnaabewin. Les peuples autochtones d’Amérique du Nord ont également inventé les canots qui ont été adaptés et exploités pour devenir les principaux moyens de transport utilisés dans le commerce des fourrures. Et ces deux symboles canadiens, le castor et le canot, sont depuis lors intimement liés. 

Une grosse hutte domine un marais inondé à Lake of Bays, en Ontario. (Photo : Colin Bruce)
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Deux castors sur la rive de la rivière Bow à Calgary au coucher du soleil. (Photo : Jamie Bussey)
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Un autre aspect qui complique les choses : Les castors sont peut-être les animaux « les plus canadiens », mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils sont les plus populaires. Ils sont souvent source de frustration et de colère. 

« Ils abattront les bouleaux dans votre cour, inonderont les terres agricoles, inonderont les routes », explique Rick Beaver, biologiste spécialiste de la faune sauvage et artiste ojibwé, membre de la Première Nation d’Alderville, en Ontario. « Ici, à l’extrémité ouest de notre réserve, il y a un joli ponceau qui canalise le cours d’eau Stoney Creek vers les marais et le lac Rice. Et chaque printemps, les castors recouvrent tout ça de boue et de bois. Ils obligent la municipalité et les comtés à faire des travaux pour assurer l’écoulement de l’eau.

Comme il s’agit d’une espèce importante qui protège les eaux souterraines et crée un habitat unique en matière de zones humides et de forêts riveraines pour toutes sortes d’animaux, des élans et des cerfs aux amphibiens, insectes et autres animaux à fourrure, les castors « doivent être préservés », dit-il. « Mais c’est difficile à expliquer à un propriétaire terrien qui n’a plus accès à la route ou à un agriculteur qui a perdu une partie de ses terres à cause des inondations. »

Un castor transporte des branches vers sa hutte près du sentier Meewasin Valley à Saskatoon, en Saskatchewan. (Photo : Kelvin Aitken)
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Le coût annuel de la gestion de l’impact des castors au Canada est considérable. Glynnis Hood, professeure émérite en écologie à l’Université de l’Alberta et auteure de The Beaver Manifesto, a mené une étude en 2018 qui a révélé que les municipalités de l’Alberta dépensent plus de 3 millions de dollars par an pour des réparations liées aux activités des castors et pour atténuer les inondations. Et il s’agit là d’une « estimation conservatrice », précise-t-elle. « Rien ne va empĉher cet animal de construire des barrages. J’ai vu des castors ronger des câbles de fibre optique. J’ai vu des tuyaux en PVC intégrés dans leurs huttes. Ils prendront tout ce qui leur sera utile. » 

Ce conflit a aussi des conséquences funestes pour les castors. De nombreuses provinces et municipalités offrent des « primes » pour le trappage des castors afin de contrôler leur population. Des dizaines de milliers de castors sont tués chaque année.

Si le fait de récompenser la capture d’un symbole national est discutable, il y a néanmoins un aspect positif : la population de castors, qui était sur le point de s’éteindre au début du 20e siècle, ne pose problème que grâce à son impressionnant retour en force. Les estimations de la population de castors à l’arrivée des Européens en Amérique du Nord varient entre 100 et 400 millions. Mais, après 300 ans de commerce de fourrures, de guerres entre les peuples autochtones, les Français, les Britanniques et les Américains, puis de défrichage et de drainage des terres pour l’agriculture, les castors avaient disparu de la majeure partie du continent. Aujourd’hui, la population de castors au Canada est estimée entre six et douze millions d’individus. Bien que ce chiffre soit satisfaisant, il ne représente qu’une fraction de leur population avant l’arrivée des Européens. 

Au début des années 1900, les castors étaient si rares que le piégeage avait été interdit ou restreint dans de nombreuses régions. C’est à cette même époque que le mouvement écologiste a commencé à prendre forme. Lorsque le Dust Bowl (bol de poussière) a frappé dans les années 1930, transformant les grandes plaines en un véritable désert, certains ont fait le lien entre la sécheresse extrême et la disparition des castors et leur rôle dans l’amélioration des zones humides. Dans les années 1940, les programmes de réintroduction des castors se sont généralisés des deux côtés de la frontière, notamment dans des destinations très prisées comme les parcs nationaux Elk Island et Wood Buffalo. Les castors y ont été transportés par train et par avion. « Ce mouvement s’explique en partie par la sécheresse qui sévissait, mais aussi par le sentiment que nous avions abusé de la nature », explique Mme Hood.

Un castor sur les rives de la rivière des Outaouais lors d’un coucher du soleil printanier. (Photo : Mark Bernards)
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Un castor affairé glisse dans une petite cascade de la Speed River, à Guelph, en Ontario. (Photo : Brenda Doherty)
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Le rétablissement progressif de la population du castor et son adoption en tant que symbole de la culture canadienne au 20e siècle par les grandes institutions canadiennes étaient étroitement liés. De 1886 à 1929, le logo du Chemin de fer Canadien Pacifique arborait un castor (ajouté peu après que Donald Smith, cofondateur de la compagnie de chemin de fer et gouverneur de la Compagnie de la Baie d’Hudson, ait été immortalisé en tant que dernier conducteur du Last Spike en 1885); Parcs Canada (alors la Division des parcs du Dominion au sein du ministère de l’Intérieur) a dévoilé son premier logo avec castor en 1933; et en 1937, la Monnaie royale canadienne a émis une nouvelle pièce de cinq cents avec l’image d’un castor sur un rondin de bois, la même que celle toujours en circulation.

Puis, il y a eu Archibald Belaney, un écologiste anglais qui prétendait à tort que sa mère était apache et qui adopta plus tard le nom de Grey Owl quand il commença à écrire sur les castors et sur la protection de la nature. Après sa mort en 1939, la fraude de M. Belaney a été révélée au grand jour. Mais, de son vivant, il a contribué à faire connaître le Castor canadensis comme symbole de la culture canadienne. Sa renommée a atteint son apogée après avoir été embauché par la Division des parcs comme « gardien des animaux du parc » en 1931 et après avoir vécu plusieurs années dans le parc national de Prince Albert, en Saskatchewan. M. Belaney, Anahareo (sa femme algonquine-haudenosaunee) et leurs castors domestiques, « Raw-hide » et « Jelly Roll », accueillaient un flux constant de visiteurs. « Les gens sont venus en masse », raconte Mme Hood. 

Les jeunes castors vivent en colonies avec leurs parents pendant deux ans; au milieu de l’hiver, un castor utilise ses fortes dents à la croissance continue pour gruger un petit arbre sur le lac Oxtongue, en Ontario. (Photo : Colin Bruce)
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Dans les décennies qui ont suivi, le Canada a connu un essor fulgurant. Et l’adoption du castor en tant que symbole n’a cessé de croître, dans le commerce, le monde du spectacle, et même dans les compétitions sportives (voir barre latérale). Toutefois, cela a pris plus de temps pour apprendre, ou réapprendre, à vivre avec castor. Comme les conséquences du changement climatique, comme la sécheresse, les pluies plus intenses et le réchauffement des zones nordiques, se font de plus en plus sentir, de nombreuses personnes estiment qu’il est urgent d’agir et de réévaluer notre perception du castor et de sa symbolique. 

Pensez à la sécheresse et à la description du castor de Mme Simpson, le désignant comme « celui qui apporte l’eau ». Glynnis Hood l’a bien constaté lors de ses recherches pour son doctorat en Alberta en 2002. « Nous avons connu la pire sécheresse jamais enregistrée. Je faisais justement une collecte de données sur le terrain, et je me suis dit : « Ces étangs sont en train de disparaître. » Puis, j’ai remarqué que les étangs où vivaient des castors contenaient encore de l’eau. Une étude plus approfondie menée dans toute la province a révélé que les étangs avec des castors comportaient neuf fois plus d’eau libre que les étangs qui en étaient dépourvus.

Ce sont les barrages qui font toute la différence. Mais les castors ont une autre compétence tout aussi importante : ils creusent le fond des étangs et des canaux dans le paysage environnant. « Dans certains types de zones humides, ils creusent des kilomètres de réseaux de canaux », explique Mme Hood. Quand il pleut après une période de sécheresse, ce sont ces canaux qui apportent l’eau. 

Et dans les cas contraires, ces mêmes paysages façonnés par les castors aident aussi à réduire les crues soudaines violentes causées par des précipitations intenses. En 2013, quand Calgary a subi ses pires inondations en plus d’un siècle, Cherie Westbrook, professeure en écohydrologie à l’Université de Saskatchewan qui effectuait des travaux sur le terrain dans la région de Kananaskis, a découvert que la situation aurait pu être encore pire sans les barrages de castors en amont de la ville. Malgré les pluies torrentielles, environ sept barrages sur dix en amont sont restés intacts et ont continué à contenir les eaux après la tempête. Aujourd’hui, Mmes Hood et Westbrook mènent des recherches conjointes afin d’en savoir plus sur cette capacité. Mme Hood affirme que les gens pensent généralement qu’il est préférable de détruire les barrages de castors parce qu’ils vont céder lors de tempêtes et aggraver les problèmes d’inondation. « Nous essayons d’apporter une évaluation scientifique à ce phénomène, plutôt qu’une simple évaluation rhétorique », dit-elle. 

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Cela n’exclut pas une coexistence avec des travaux d’ingénierie humaine. Une solution : des dispositifs de nivellement des étangs qui régulent le niveau d’eau dans les étangs de castors afin d’éviter les inondations incontrôlées, éliminant ainsi la nécessité de démolir les barrages ou de tuer des castors. Ces dispositifs pourraient aussi contrer l’instinct naturel des castors qui les pousse à construire des barrages partout où ils entendent un écoulement d’eau par l’utilisation de tuyaux immergés appelés « barrières à castors ». Mme Hood a travaillé avec un économiste pour analyser les coûts et les avantages de l’utilisation de cette méthode par rapport à la démolition des barrages à l’aide de pelles rétrocaveuses ou de dynamite. « Nous avons constaté qu’il y avait eu une des économies se chiffrant dans les dizaines de milliers de dollars », dit-elle, tout en préservant tous les avantages écologiques des étangs, dont le stockage du carbone et, dans certaines régions, la réduction du risque d’incendies de forêt.

Avec le changement climatique, les castors se déplacent plus au nord, à mesure que les limites de croissance des arbustes et des arbres s’étendent vers le pôle. Les chercheurs collaborent avec les Inuits des communautés nordiques pour mieux comprendre comment les activités des castors affecteront le pergélisol, les stocks de poissons et d’autres écosystèmes locaux. À l’heure actuelle, ces conséquences ne sont pas connues.

Pour sa part, Rick Beaver entrevoit une solution à la problématique de la coexistence avec le castor, dans le contexte de la volonté accrue du Canada d’établir des partenariats avec les Autochtones et de prendre en compte leurs connaissances traditionnelles en matière d’environnement. « Il faut reconnaître que nous faisons partie du paysage, tout comme les castors. » 

« Il existe un mot ojibwé pour désigner la relation entre toutes choses », poursuit M. Beaver. « C’est Gidinawendimin. Il signifie que nous sommes tous liés, que nous faisons tous partie d’une identité holistique. Dans notre quête de solutions aux enjeux environnementaux contemporains, l’un de nos buts est de retrouver cet aspect, en éveillant la conscience des individus au lien avec tout ce qui les entoure. Dans ce sens, je pense qu’il est pertinent de considérer le castor comme un symbole national qui renvoie à nos enseignements traditionnels sur notre existence et notre sentiment d’appartenance. »

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This story is from the March/April 2025 Issue

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