• Les femmes journalistes de couleur ont reçu un torrent de courriels haineux à la suite des récentes élections fédérales, ce qui a conduit l'Association canadienne des journalistes à publier une déclaration condamnant ce qu'elle appelle « les campagnes coordonnées qui visent à porter atteinte à la liberté de la presse ».

Le 8 octobre 1971, le premier ministre Trudeau annonçait que le multiculturalisme devenait une politique officielle du gouvernement. À l'occasion du 50e anniversaire de cette annonce, Canadian Geographic publie cinq essais de réflexion sur ce thème. La série fait partie de Commémorons le Canada, un programme du ministère du Patrimoine canadien visant à souligner les anniversaires canadiens importants. Elle donne au Canadian Geographic l'occasion d'examiner ces moments de l'histoire d'un œil tantôt critique, tantôt commémoratif.


Je ne peux passer sous silence que nous célébrons l'anniversaire du multiculturalisme alors que plusieurs de mes collègues, des femmes de couleur travaillant dans le journalisme au Canada, ont reçu des lettres ignobles, horribles et racistes menaçant leur vie et leur sécurité. Ces lettres, qui ont été diffusées en ligne, font explicitement référence à l'origine ethnique des journalistes et leur demandent de rentrer « chez elles ». Les lettres font également référence aux « hommes canadiens traditionnels ». Le point commun entre toutes ces lettres est l'idée que l'existence même de ces femmes est une menace pour une idée fondamentale de ce qui est canadien.

C'est répugnant. Mais cette laideur est une dimension cruciale du multiculturalisme canadien – elle n'est pas accidentelle ni même une aberration. Il s'agit plutôt d'une réaction prévisible et récurrente à la façon dont le multiculturalisme s'est mêlé à l'identité canadienne au cours des 50 dernières années. Il est clair que cela en hérisse certains.

Trop souvent, notre zèle à ne pas voir cette laideur conduit à une image tronquée des conséquences du multiculturalisme.

Une facette souvent oubliée du multiculturalisme, c’est que l’idée même émane de prémices une peu étranges. Lorsque Pierre Trudeau a annoncé cette politique en 1971, il n'y a pas eu d'opposition notable à la Chambre des communes. À quoi, exactement, aurait-on pu s'opposer? La déclaration de Trudeau a été reçue moins comme une politique que comme l'articulation d'un ethos déjà existant : le Canada devenait plus diversifié sur le plan racial, et le annonçait qu'il lutterait contre la discrimination et favoriserait la tolérance. C'était à peu près aussi évident que de se déclarer contre le cancer. Qui oserait faire opposition à une proposition aussi vertueuse?

Mais au cours des 50 années qui ont suivi la déclaration de Trudeau, le multiculturalisme est passé du statut de politique ostentatoire à celui de pilier de l'identité nationale. Nous nous affirmons comme une nation de traits d'union. Une nation qui fait de la place. C'est une bonne histoire. Je veux croire à cette histoire. Mais le fait de la raconter de façon répétée ne trahit pas fidèlement la difficulté de la réaliser, qui est bien plus compliquée, traitresse et parfois dangereuse.

En circulant pendant 10 minutes à Toronto, on se trouve à passer de Little India à Koreatown et à Little Portugal, pour se raconter une vision romantique du Canada. Dans une grande partie du reste du pays, c'est plus compliqué et cela demande beaucoup plus de travail. C'est certainement le cas pour moi, qui ai grandi à Kingston, en Ontario, une ville de quelque 150 000 habitants située à deux heures à l'est de Toronto. Là-bas, le multiculturalisme est moins une histoire d'amour qu'une affaire de négociations ardues.

La négociation s’impose entre l'idée et la pratique du multiculturalisme. L'idée : lorsque je suis arrivé au Canada à l'âge de 12 ans, en 2000, alors que je parlais très peu l'anglais, j'ai été accueilli par des enseignantes patientes et encourageantes – des enseignantes qui demandaient une deuxième, une troisième, une quatrième fois « Comment prononces-tu ton nom ? » et qui répétaient jusqu'à obtenir ce qu’elles attendaient. Elles ont fait preuve d'une grande disponibilité et se sont donné beaucoup de mal pour m'aider à comprendre des concepts difficiles. Elles se sont fait un devoir de m'aider à surmonter les défis d'un nouveau milieu de vie.

Peu après, j'ai découvert le revers de la médaille : la pratique, qui est chargée de suspicion, de racisme et de peur. Lors de la première prière du vendredi après le 11 septembre 2001, nous avons trouvé deux voitures de police garées devant notre mosquée locale. On m'a dit qu'ils étaient là pour nous protéger. Alors que je rejoignais les autres adolescents à la mosquée, aucun d'entre nous n'a formulé les questions qui pesaient sur nos esprits : Nous protéger de quoi? Que se passerait-il s'ils n'étaient pas là?

Il est difficile d'être romantique à propos du multiculturalisme lorsque votre existence nécessite une certaine évaluation des risques au quotidien. C'était aussi vrai pour moi dans la mosquée ce jour-là que pour les femmes qui reçoivent une avalanche de menaces aujourd'hui. Toute notion de romantisme est remplacée par le travail épuisant d'évaluation des menaces. Suis-je en sécurité? Suis-je vulnérable?

Il y a un danger intellectuel à déguiser les origines du multiculturalisme en politique formelle, et à le faire évoluer vers une idée ou une valeur nationale. Si nous agissons de la sorte, nous risquons de perdre l'essentiel : le multiculturalisme est moins un nom, moins une chose fixe dans le ciel, et davantage un verbe. Nous faisons du multiculturalisme, ce qui signifie que parfois nous le faisons bien et parfois nous le faisons mal.

Les fois où nous le faisons bien : nous savons que les immigrants au Canada réussissent économiquement dans une plus large mesure que dans d'autres pays. Les fois où nous le faisons mal : un parti politique pourrait trouver convaincant de s'appuyer sur les sentiments anti-immigration et promettre de lancer une « ligne de dénonciation sur les pratiques culturelles barbares ». Quand nous le faisons bien : le parti en question peut échouer pour avoir tenté une telle politique. Les fois où nous le faisons mal : les journalistes qui ne sont pas blancs sont toujours harcelés et intimidés.

Le multiculturalisme n'est donc pas une identité porteuse, mais une orientation. À l'occasion, le pays est tourné de tout cœur vers lui, et à d'autres moments, il est fragile de faire face à sa direction. Ce binaire, lui aussi, est limité : il est en partie construit sur le fantasme que le Canada appartient à ses colons blancs et qu'il est « à eux » pour le partager, un récit qui efface l'existence des peuples des Premières nations, des Métis et des Inuits. Mais c'est dans le brassage même de toutes ces idées qu'une identité possible du Canada devient cohérente – nous sommes un pays jeune, et nous travaillons à une définition élargie de ce que nous sommes.

Jusqu'à présent, le Canada a une longue histoire de création d'espace, de contraction et d'expansion pour faire de la place aux nouveaux arrivants. Le Canada réussit parfois, échoue souvent, mais continue à essayer. Si cela ne semble que positif, ce n'est pas le cas : nous exaltons l'idée du trait d'union, sans être conscients de ses couts réels. Il y a des prix élevés à payer, comme la sécurité des gens et leur sentiment d'appartenance.

S'il y a lieu d'être optimiste, c'est parce que je ne vois pas d'autre nation qui soit capable de faire face à une telle élasticité ou de tolérer une telle lutte pour son identité nationale. Que vous pensiez que cela mérite d'être célébré dépend de combien vous avez été brulé par le frottement des cordes.