• Illustration: Kerry Hodgson/Can Geo

Il y a plusieurs façons de raconter l’histoire de la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH), qui contrôlait autrefois quelque huit millions de kilomètres carrés de la surface de la Terre, dont de grandes parties du Canada et des États du Nord-Ouest américain, territoire sur lequel elle faisait du commerce. On pourrait commencer ce récit en parlant des chasseurs autochtones, dont les méthodes durables de trappage ont été exploitées par les commerçants de la CBH pour générer des profits. On pourrait aussi parler des consommateurs européens, des hommes et des femmes qui voulaient désespérément mettre la main sur un exemplaire de la peau imperméable du castor, lequel avait été chassé jusqu’à disparaître presque totalement en Europe. On pourrait même parler de l’emblématique couverture à points de la CBH, que vous trouverez forcément dans des chalets ou cabanes partout au Canada. Cette couverture de laine fabriquée à l’anglaise, de couleur crème égayée de larges bandes de couleurs, nous ramène au 18e siècle, alors qu’elle était la marchandise la plus populaire de la compagnie.

L’histoire de la CBH prend naissance à Londres, la capitale de l’Empire britannique. Elle commence là puisque, bien que le récit de la CBH soit canadien, il est aussi transnational. C’est l’histoire d’une compagnie anglaise qui revendique d’immenses étendues d’Amérique du Nord, habitées par des nations autochtones souveraines, et contribue à leur colonisation. Des salons londoniens aux communautés cries, en passant par le Sénat américain, c’est une histoire qui relie l’histoire canadienne à l’histoire mondiale : aux demandes de consommateurs européens, aux décisions des dirigeants anglais, aux aspirations des commerçants écossais et à l’avenir des divers peuples autochtones. Elle nous rappelle que, bien que l’histoire autochtone soit indissociable de l’histoire canadienne, les deux sont bien différentes. Bien avant la constitution du Canada, qui n’a jamais été définitive, des acteurs autochtones échangeaient avec des acteurs britanniques en tant que représentants de leurs propres communautés et nations. L’histoire de la CBH fait maintenant partie intégrante de l’histoire canadienne. Mais c’est une histoire qui précède le Canada lui-même, dont la formation n’est qu’une partie du récit. En d’autres mots, l’histoire de la Compagnie de la Baie d’Hudson est un récit mondial pour notre ère mondiale.

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En octobre 1666, le roi Charles II d’Angleterre accorde une audience à deux hommes qui avaient fait un long voyage pour venir le rencontrer : Médard Chouart Des Groseilliers et Pierre-Esprit Radisson, de la Nouvelle-France. Beaux-frères et voyageurs, ils viennent faire part au roi de la « grande réserve de castors » qu’ils ont découverte à l’ouest des territoires revendiqués par la France.

Lorsque Charles II leur demande pourquoi ils n’ont pas fait part de leur découverte à son cousin, le roi de France Louis XIV, ils n’ont aucune difficulté à répondre. À leur retour d’une première expédition à l’ouest du lac Supérieur, au cours de laquelle les Sioux leur ont fait découvrir le potentiel de la traite des fourrures, Des Groseilliers et Radisson ont présenté leur butin de fourrures de castor au gouverneur de la Nouvelle-France, Pierre de Voyer d’Argenson. S’attendant à être récompensés pour leur esprit entrepreneurial, ils ont plutôt été réprimandés, arrêtés et condamnés à une amende pour avoir voyagé sans la permission du gouverneur et avoir déserté leur poste. Après avoir purgé leur peine, les deux hommes se sont rendus en Nouvelle-Angleterre, où ils ont rencontré des dirigeants anglais qui les ont encouragés à présenter au roi Charles II leur idée de compagnie de traite des fourrures.

Voyageant avec la bénédiction du souverain anglais lors de la même expédition, mais à bord de navires différents, les deux hommes tentent en 1668 d’atteindre la baie d’Hudson. Or, Des Groseilliers est le seul à arriver à destination, puisqu’une tempête endommage le navire de Radisson, le forçant à retourner en Angleterre. Des Groseilliers s’établit sur la côte sud de la Baie James, où il fait du commerce avec les Cris. À son retour en Angleterre, en octobre 1669, il confirme ce dont on se doutait : les journaux de Charles II annoncent que « le castor abonde ».

Cette confirmation est cruciale pour l’adoption de la charte royale de la Compagnie, mais d’autres facteurs motivent aussi l’intérêt du souverain dans la région. En plus des fourrures, les investisseurs espèrent découvrir d’autres ressources naturelles, comme de l’or ou de l’argent. Explorateurs et monarque désirent aussi trouver le très convoité Passage du Nord-Ouest. Voilà donc les motivations de Charles II lorsqu’il signe le 2 mai 1670 la charte établissant la Compagnie de la Baie d’Hudson, officiellement nommée « le Gouverneur et la Compagnie des aventuriers d’Angleterre faisant le commerce dans la baie d’Hudson ». Typique des entreprises impériales britanniques de l’époque, la charte établit un monopole légal visant à prévenir d’autres de faire de même.

Surtout, la charte inclut une revendication territoriale sur quelque 1,5 million de kilomètres carrés habités par les Inuits et les Premières Nations. Ce territoire est relié à tous les cours d’eau – « mers, détroits, baies, rivières, lacs, anses et ruisseaux » – qui se jettent dans la baie d’Hudson. Charles II sait qu’il ne peut pas prendre un territoire qui ne lui appartient pas. Mais selon lui, seuls les Européens peuvent posséder la terre; il ne tient aucun compte des habitants autochtones du territoire. Le roi incorpore cette idée dans la charte de la CBH en précisant qu’il ne revendiquerait pas de terres appartenant à des sujets britanniques ou « aux sujets de tout autre prince ou État chrétien » – en d’autres mots, à toute autre puissance européenne.

Autre signe de son refus de reconnaître la souveraineté des Autochtones : Charles II donne un nouveau nom à la région, la Terre de Rupert, en l’honneur de son cousin, le prince Rupert, premier gouverneur royal de la CBH. Au milieu du 19e siècle, alors que le territoire détenu par la Compagnie prend de l’expansion, la région couvre près de huit millions de kilomètres carrés et comprend une grande partie de ce qui deviendra l’Alberta, la Saskatchewan, le Manitoba, le Nunavut, l’Ontario et le Québec, ainsi que le Nord-Ouest et le Centre-Ouest des États-Unis. Du point de vue des dirigeants anglais, il s’agit là d’une réussite extraordinaire, véritable gage de la capacité du commerce britannique à transformer – ou « civiliser » – le monde. Pourtant, la région porte déjà plusieurs noms. Dans certaines communautés autochtones, on l’appelle l’île de la Tortue; d’autres l’appellent Inuit Nunangat ou Denendeh. Pour les nations autochtones qui peuplent la région, le simple fait qu’un homme ait signé un bout de papier dans une pièce éclairée à la chandelle, de l’autre côté de l’Atlantique, aura de lourdes conséquences.

Illustration: Kerry Hodgson/Can Geo

Les principes de la traite des fourrures de la CBH sont relativement simples, même si les activités quotidiennes ne le sont pas du tout. La compagnie établit le long des rivières reliées à la baie d’Hudson des postes de traite, occupés par des dirigeants anglais et des marchands en majorité écossais. De là, les commerçants attendent que des trappeurs autochtones et leurs intermédiaires leur apportent des fourrures, qu’ils échangeront contre des biens de plus en plus vitaux pour les Autochtones, comme des fusils et de la laine. Les fourrures sont ensuite envoyées en Europe. Dans le but d’uniformiser les modalités de la traite, la compagnie établit sa propre unité de valeur, qu’on nomme « plue ». Dans ce système, on exprime la valeur des biens en prenant pour référence une peau de castor de première qualité (plue), avec laquelle on peut se procurer deux livres de sucre ou une livre de plomb noir, par exemple.

Les hommes au service la Compagnie de la Baie d’Hudson ont l’occasion de vivre des aventures et, par le fait même, ils contribuent à répandre dans la région les pratiques commerciales, la culture et les valeurs sociales britanniques. Ce sont eux qui effectuent le travail de colonisation et de construction nationale en cartographiant le territoire de la Colombie-Britannique et la côte arctique, notamment; ce qu’ils font presque toujours avec l’aide de guides autochtones. Par exemple, à la fin des années 1770, le Britannique Samuel Hearne ravive l’engagement de la CBH à non seulement explorer le territoire, mais à en extraire les ressources. Après deux tentatives infructueuses, Hearne quitte le fort Prince-de-Galles, dans le Nord du Manitoba, pour s’aventurer dans les régions qui deviendront le Nunavut et les Territoires-du-Nord-Ouest. Il suit les conseils du chef déné Matonabbee, lequel lui a sauvé la vie lors d’une mission précédente, de même que les ordres des gouverneurs de Londres, qui l’enjoignent « d’accroître la traite de la fourrure et de découvrir des mines de cuivre [et] un passage vers le Nord-Ouest. »

IÀ l’été 1771, après un long et épuisant périple, le groupe, accompagné d’un convoi comprenant plusieurs des épouses de Matonabbee, arrive à sa première destination, la rivière Coppermine. De là, la troupe franchit à pied les 13 derniers kilomètres le séparant de l’océan Arctique, où Hearne trouve une région qui ne ressemble pas du tout au légendaire Passage du Nord-Ouest et pour laquelle les navires de la compagnie ne sont pas adaptés. Bien qu’il soit déçu par sa découverte, Samuel Hearne prend la peine d’ériger une borne pour revendiquer la côte au nom de la Compagnie de la Baie d’Hudson.

Le voyage en lui-même est digne de mention, bien que décevant. Samuel Hearne est le premier Européen à atteindre l’océan Arctique par voie terrestre; il parcourt plus de 5 500 kilomètres à pied. Mais il ne découvre ni les mines de cuivre ni le Passage du Nord-Ouest dont lui et d’autres avaient rêvé. Après son expédition, Hearne croit que « ses découvertes ne procureront probablement aucun avantage matériel à la nation en général. » Mais pour ce qui est des visées britanniques dans la région, la véritable valeur de l’expédition de Hearne repose dans sa contribution au vaste système de connaissances amassé par les employés de la CBH sur la région. Samuel Hearne est l’un de ceux, avec Radisson et Des Groseilliers, dont les voyages ont fourni à la CBH, aux dirigeants britanniques et plus tard, au gouvernement canadien, de précieux renseignements sur la géographie de la région qu’ils convoitaient, ainsi que sur la meilleure façon d’en tirer profit.

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Alors que la CBH permet à des hommes comme Des Groseilliers, Radisson et Hearne de vivre des aventures et octroie à des hommes d’affaires londoniens l’honneur de contrôler de vastes territoires sur le continent américain, ses établissements et ses activités ont de plus grandes répercussions encore sur les Autochtones qui vivent dans la région. Même si les dirigeants de la Compagnie voient leur projet comme une entreprise, beaucoup d’entre eux sous-estiment la manière dont elle a créé un réseau complexe et souvent controversé de relations sociales entre les commerçants, en majorité des hommes, et les familles autochtones.

Au moment où ces relations commencent tout juste à se former, les marchands de la CBH, comme d’autres Européens avant eux, transmettent des maladies comme la variole et la tuberculose, contre lesquelles les Autochtones ne sont pas immunisés, et en accélèrent la propagation. James Daschuk décrit cette situation dans son ouvrage primé La destruction des Indiens des Plaines. Maladies, famines organisées, disparition du mode de vie autochtone. Il écrit que la maladie ne tue pas seulement des individus, mais anéantit des cultures et parfois même des communautés tout entières. En Saskatchewan, par exemple, la maladie décime les membres des communautés cries Basquia et Pegogamaw. Les aînés – qui jouissent d’un statut important dans la communauté et transmettent le savoir traditionnel – sont particulièrement vulnérables à la contamination.

Néanmoins, la compagnie dépend des chasseurs autochtones pour lui apporter les fourrures qu’elle vend ensuite en Europe. La traite des fourrures est tout simplement impossible sans le travail et le savoir-faire des peuples autochtones. Un rapport de 1782 rédigé par Matthew Cocking, représentant de la CBH à York Factory, dans le nord du Manitoba, illustre ce sentiment : « Je crois qu’il n’y a jamais eu lettre dans l’histoire de la Compagnie qui annonçât plus triste nouvelle que celle-ci. La grande majorité des Indiens qui nous apportaient jusqu’ici des fourrures ont disparu, emportés par la cruelle maladie de la petite vérole. Notre perte est due à cette épidémie, mais pis encore, plusieurs des Indiens qui nous avaient apporté le peu que nous avons ont eux aussi succombé depuis. » Pour des raisons économiques, la CBH prend au sérieux la propagation de la maladie et commence à administrer un vaccin contre la variole peu après son invention en 1796.

Pour améliorer ses relations commerciales en vue de la traite des fourrures, la CBH se tourne vers les commerçants canadiens-français, présents sur le territoire depuis plus de 50 ans. Les représentants de la Compagnie constatent que ces hommes sont à l’aise dans les communautés autochtones et qu’ils se familiarisent aisément avec leur culture. « Les Canadiens, comme l’écrit Thomas Hutchins, gestionnaire à la CBH, exercent une bonne influence sur les Indiens en adoptant leurs coutumes et en faisant d’eux des compagnons. » Ce que Hutchins et beaucoup d’autres se demandent est : comment pouvons-nous en faire autant?

La réponse à cette question réside en partie dans le mariage, lequel cimente les liens entre les commerçants et les communautés autochtones dont ils dépendent. Comme l’explique l’historienne Sylvia Van Kirk dans son livre Many Tender Ties: Women in Fur Trade Society, 1670-1870, les commerçants canadiens savent « qu’une épouse indienne est un moyen efficace d’enrichir leurs connaissances sur le mode de vie des Indiens. » James Isham, gouverneur à York Factory au 18e siècle, note que le mariage avec une femme autochtone « favorise grandement l’implication des Autochtones dans la traite. » La seule question qui demeure : les dirigeants de la CBH à Londres sont-ils du même avis?

Illustration: Kerry Hodgson/Can Geo

Les longs hivers, le manque de provisions, la famine et les nuées de moustiques : voilà seulement quelques-unes des réalités de la traite des fourrures que les dirigeants londoniens de la CBH ne peuvent pas comprendre, à plus de 6 000 kilomètres de là. Une tension règne au cœur de la Compagnie, car bien qu’elle dépende du savoir et du travail des peuples autochtones, celle-ci est gérée et administrée en fonction des croyances d’hommes britanniques qui vivent sur un autre continent. À Londres, on est convaincus que les Anglais et les Écossais employés par la Compagnie ne devraient pas socialiser avec les Autochtones. On interdit donc formellement les relations intimes entre les hommes de la CBH et les femmes autochtones. Cette politique distingue la CBH de sa concurrente montréalaise, la Compagnie du Nord-Ouest, jusqu’à la fusion des deux sociétés en 1821.

Selon un dirigeant, la présence de femmes autochtones dans les comptoirs de la CBH « cause un grand préjudice aux affaires de la Compagnie », puisqu’elle incite les hommes « à la débauche », et au « détournement des ressources, ce qui épuise les provisions. » En d’autres mots, ce n’est pas digne de gentlemans britanniques, et cela peut nuire aux profits.

Il est cependant difficile de faire respecter l’interdiction. Rapidement, les dirigeants et gouverneurs locaux, parmi les premiers à « prendre » des épouses autochtones, ferment les yeux lorsque leurs employés font de même. Pouvant difficilement contrôler ce qui se passe de l’autre côté de l’océan, la CBH décide éventuellement d’assouplir ses restrictions. Les dirigeants se rendent compte que le fait de tisser des liens familiaux avec les communautés autochtones permet de remonter le moral des hommes et de favoriser le commerce.

À la fin du 18e siècle, la pratique du mariage entre employés de la CBH et femmes autochtones est désormais répandue. Souvent, ces unions sont formées « selon la coutume du pays » : au lieu d’être faites dans le respect strict des coutumes matrimoniales européennes, ces relations intègrent des éléments de la culture autochtone de la femme. Ces unions sont un produit unique de la traite des fourrures, un amalgame des cultures européennes et autochtones qui donnera dans certains cas naissance à une culture métisse distincte.

Certains hommes de la CBH, néanmoins, semblent croire que puisque ces mariages ne sont pas célébrés selon les rituels britanniques, ils peuvent être transgressés. Un des exemples les plus célèbres de cette croyance est celui de George Simpson, un gouverneur qui dirige la Terre de Rupert d’une main de fer au 19e siècle. Simpson est impitoyable dans sa « prise » et son traitement des femmes autochtones. De 1820 à 1830, il engendre cinq enfants avec quatre femmes différentes, qu’il passera ensuite à un autre homme, en lui donnant parfois des instructions détaillées.

« Il serait satisfaisant que vous puissiez disposer de la dame, puisqu’elle représente une charge inutile et coûteuse, écrit-il à un ami. Je n’ai aucun plaisir à entretenir une femme sans profiter de ses charmes… mais si elle n’est point monnayable, je ne veux pas qu’elle devienne un jouet pour tous les jeunes loups du poste. Pour ce qui est de sa propre chasteté, un verrou pourrait être utile. »

D’autres hommes montrent néanmoins du respect pour leur femme et leur famille. Le maître-canoteur William Flett veille à ce qu’à son décès tout son argent aille au « seul usage et bénéfice » de sa « femme réputée, Saskatchewan ». Sylvia Van Kirk raconte aussi l’histoire d’une femme crie nommée « Pawpitch, fille du capitaine des chasseurs d’oies », qui tombe malade au début 1771. Son mari, Humphrey Marten, note son décès à 2 h 50, le matin du 24 janvier. En raison de son départ, « mon pauvre enfant devient orphelin de mère », déplore Marten.

Ces femmes autochtones, dont les noms figurent rarement dans les documents écrits, et dont on ne connaît pas l’opinion sur leur mariage, jouent un rôle crucial dans l’expansion de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Commerçants et dirigeants dépendent d’elles pour renforcer leurs liens avec les hommes autochtones qui peuvent leur fournir des fourrures et communiquer avec les trappeurs en langues autochtones. C’est sans compter le fait que les femmes cuisinent, font le ménage, prennent soin des enfants et traitent les fourrures que leurs maris reçoivent.

Or, leur travail est rarement reconnu par les dirigeants, dont les sentiments à l’égard des femmes autochtones ne sont jamais plus clairs qu’après la retraite ou le décès de leur époux. Jusqu’au début du 19e siècle, à la fondation de la Colonie de la Rivière-Rouge au Manitoba, la CBH interdit à ses employés, qu’on appelle « serviteurs », de s’établir dans la Terre de Rupert à la fin de leur mandat. Par conséquent, la plupart des hommes choisissent de retourner en Grande-Bretagne, mais la CBH leur interdit aussi de ramener leurs épouses et enfants autochtones avec eux.

La Compagnie adopte cette politique au lendemain de la tragique histoire du chef facteur Robert Pilgrim et de son épouse crie, Thu-a-Higon, qui sont revenus à Londres en 1750 avec leur fils. Peu après leur retour, Robert Pilgrim meurt. Dans son testament, il stipule que son fils restera en Angleterre, tandis que Thu-a-Higon devra retourner dans sa famille, à Churchill. Tandis que Thu-a-Higon est vraisemblablement atterrée par cette séparation forcée, les dirigeants de la CBH sont plutôt atterrés par le prix à payer pour son voyage de retour et les soins de l’enfant. Dans l’espoir de prévenir d’autres situations similaires, la CBH interdit aux hommes, femmes et enfants autochtones de se rendre en Grande-Bretagne à bord de navires de la Compagnie, « sans son autorisation expresse écrite ». Cette politique envoie un message clair : la Compagnie de la Baie d’Hudson apprécie la contribution des Autochtones sur la Terre de Rupert, mais les considère comme une nuisance partout ailleurs.

Au milieu du 19e siècle, l’attitude des Européens envers les Autochtones est de plus en plus méprisante, parce que les dirigeants de la CBH connaissent mieux la région et dépendent moins des connaissances autochtones. En 1822, George Simpson écrit qu’il faut « diriger les Autochtones d’une main de fer, pour leur imposer le bon état de servitude et les y maintenir. » Même s’il a eu des enfants avec des femmes autochtones, il rejette le mariage selon la coutume du pays et épouse en 1830 sa cousine Frances, de la Grande-Bretagne. L’attitude de Simpson à l’égard des femmes autochtones et l’arrivée de Frances dans la colonie marquent le début de la fin des mariages selon la coutume du pays. Prenant exemple sur leur gouverneur, d’autres hommes de la CBH commencent à prendre pour épouses des Anglaises ou des Écossaises. Sylvia Van Kirk observe que l’arrivée de femmes blanches scinde la société de la traite des fourrures et jette un discrédit sur les coutumes autochtones dont les employés de la CBH avaient dépendu pendant si longtemps.

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À Londres, la traite des fourrures a rendu certains hommes – et quelques femmes qui détiennent des actions de la compagnie – très riches. De 1738 à 1748, les importations de la CBH de la Terre de Rupert vers l’Angleterre totalisent plus de 270 000 £, ce qui équivaut aujourd’hui à plus 31 millions de livres sterling. Selon les calculs de l’historien David Chan Smith, plus d’un million de peaux de castor ont été importées entre 1730 et 1750.

Dirigeants anglais, commerçants écossais, consommateurs européens, trappeurs métis, femmes ojibwées et autres membres de la confédération anishinaabe : voilà seulement quelques-unes des personnes qui contribuent à la traite des fourrures, dont les produits se retrouvent sur les ceintures des soldats britanniques en Inde, sur des machines industrielles à Liverpool et sur des meubles à Manhattan. Ces gens ont aussi laissé une empreinte indélébile sur la Terre de Rupert. Toutefois, le fait que leur histoire, comme celle de la Compagnie de la Baie d’Hudson, devienne indissociable de l’histoire du Canada n’était pas a priori une évidence. Les choses auraient pu se passer différemment. Et c’est justement ce qu’espéraient certains Américains.

Au milieu des années 1800, les profits découlant de la traite des fourrures ont diminué. La population coloniale du Canada et des États-Unis est en pleine croissance. L’industrialisation se répand. L’avenir n’est plus dans la fourrure, mais dans l’immobilier, l’agriculture, les chemins de fer, le pétrole et le gaz.

Entre-temps, en Grande-Bretagne, l’opinion publique se retourne contre la Compagnie de la Baie d’Hudson. Selon le Times, la CBH est « le dernier grand monopole que la négligence et le favoritisme irresponsables de Charles II ont infligé au monde du commerce. » De nombreux Britanniques désirent briser le monopole de la CBH et ouvrir la région à l’établissement de colons. Puis, en 1867, la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, l’Ontario et le Québec forment une confédération, créant ainsi le Dominion du Canada. Le gouvernement du premier ministre John A. Macdonald souhaite amener l’Ouest canadien dans ses rangs et coloniser la région. Or, Macdonald doit affronter la résistance persistante et obstinée des nations autochtones. Et un autre défi s’annonce au sud de la frontière.

Dès la révolution américaine, le gouvernement britannique – et le gouvernement canadien par la suite – craint l’ingérence des Américains. L’inquiétude grandit après la guerre américano-mexicaine des années 1840, lors de laquelle les États-Unis font d’importants gains territoriaux, puis lorsqu’ils acquièrent l’Alaska l’année de la Confédération canadienne. De nombreux Canadiens croient que les territoires de l’Ouest leur sont dus; ils les considèrent comme une extension naturelle du pays. Comme l’écrit George Brown, éditeur du Globe, la Terre de Rupert est « un territoire vaste et fertile que nous avons reçu en héritage : nulle puissance sur Terre ne pourra nous empêcher de l’occuper. »

Même si Brown et Macdonald voient les Américains comme des ennemis, ils partagent quand même un objectif avec eux. En effet, certains politiciens, comme le sénateur du Minnesota Alexander Ramsey, entrevoient un avenir pour leur république sur la Terre de Rupert. Ramsey a de l’expérience dans la colonisation de territoires autochtones et a déjà appelé à l’extermination des Sioux de sa région. En 1868, il est toujours aussi déterminé à mettre la main sur des terres autochtones pour les colons américains, et il présente une résolution demandant au Comité des affaires étrangères du Sénat d’annexer la Terre de Rupert.

Ramsey espère conclure un marché que la CBH (ni le Congrès américain) ne pourra refuser. Il propose de verser six millions de dollars à la CBH pour les terres qu’il revendique, qui formeraient trois nouveaux territoires américains et sur lesquelles passerait un chemin de fer vers le Pacifique. C’est une bonne affaire pour les actionnaires de la CBH, mais tout de même quatre millions de dollars de moins que ce que James Wickes Taylor, l’agent spécial du département du Trésor pour le Nord-Ouest, leur avait proposé quelques années auparavant. À cela s’ajoute la pression exercée par Macdonald, qui avait envoyé George-Étienne Cartier et William McDougall à Londres pour discuter de l’acquisition de la Terre de Rupert par le Canada. En 1868, l’Acte de la Terre de Rupert est adopté : les droits de propriété du territoire de la Compagnie de la Baie d’Hudson sont transférés au Canada.

En somme, bien que le plan de Ramsey ait été présenté au Sénat, il n’a rien donné. Le gouvernement américain est conscient que la meilleure stratégie consiste à respecter les ententes précédentes concernant la frontière canado-américaine. Mais si les actionnaires sont enthousiastes devant la perspective d’une transaction de l’ordre de millions de dollars, ils sont peu impressionnés par la proposition du Canada. S’il y a un acheteur qui peut payer un bon prix, il s’agit bien des États-Unis.

Or, les gouvernements britannique et canadien sont impatients de conclure la vente pour garder le territoire au sein de l’empire. C’est ainsi que le ministère des Colonies pousse les actionnaires à accepter 300 000 £ pour la terre, que le gouvernement britannique prête au Canada. On est bien loin des millions que Ramsey avait proposés, mais les gouvernements britannique et canadien amadouent la CBH en promettant de lui concéder quelque quatre millions d’hectares de son choix.

La transaction attise la colère de nombreuses nations autochtones, qui s’opposent au transfert de leur territoire des mains de la CBH à celles d’une puissance coloniale souhaitant qu’elles renoncent à leurs revendications et signent des traités compliqués et souvent non consensuels. Ainsi, lors d’une cérémonie de signature des plus tendues pour le Traité no 4, lequel couvre une grande partie du sud de la Saskatchewan, le chef Paskwa, de la Première nation de Pasqua, aurait dit à un représentant de la CBH : « Vous m’avez dit que vous aviez vendu la terre pour une grande somme d’argent – 300 000 £. Nous voulons cet argent. » De même, dans une pétition envoyée en 1885 au président américain Grover Cleveland, le chef métis Louis Riel fait remarquer que la CBH n’avait pas le droit de vendre le territoire, puisqu’elle ne le possédait pas. Ces dirigeants soulignent la douloureuse ironie au cœur de la Charte royale de 1670 qui a créé la Terre de Rupert et de la loi britannique qui l’a transférée au Canada. Tout comme Charles II avait décidé de la création de la Terre de Rupert quelque 200 ans plus tôt, un petit groupe d’hommes en majorité britanniques décident de son avenir.

Illustration: Kerry Hodgson/Can Geo

L’achat de la Terre de Rupert par le Canada en 1870 sonne la fin d’une partie de l’histoire de la CBH, mais elle marque aussi le début d’un vaste pan de l’histoire du Canada moderne. Du point de vue du gouvernement canadien, l’acquisition est une victoire à bien des égards. Depuis sa création, la CBH a permis d’assurer une présence britannique dans la région grâce à l’établissement de postes de traite, dont trois deviendront des capitales provinciales : Fort Garry, à Winnipeg, Fort Edmonton et Fort Victoria. Ces postes et, plus généralement, les activités commerciales de la CBH, ont d’ailleurs probablement prévenu un empiétement des Américains dans la région. C’est en grande partie grâce à la Compagnie de la Baie d’Hudson (avec l’aide du Parlement britannique) que la majorité des territoires de l’Ouest canadien sont devenus canadiens, et non américains.

Du point de vue des dirigeants de la CBH, les choses sont toutefois plus compliquées. La vente met fin au projet de la Compagnie de gouverner l’Ouest et à ses prétentions sur la région, tout comme à sa tentative de monopole de la traite des fourrures. Mais la situation est tout de même avantageuse pour ceux qui désirent se remplir les poches. Comme l’écrit Andrew Smith, auteur de British Businessmen and Canadian Confederation: Constitution Making in an Era of Anglo-Globalization, sans la responsabilité de gouverner, la CBH « peut se consacrer à la recherche du profit », que ce soit par la colonisation, l’industrie pétrolière et gazière, ou, plus tard, la vente au détail.

Alors que la CBH offre un éventail de biens aux consommateurs urbains, de nombreux peuples autochtones entretiennent une relation différente avec la Compagnie, particulièrement les communautés nordiques, où les comptoirs de la CBH sont souvent les seuls magasins. Comme on le raconte dans La face cachée des transactions, un documentaire produit par l’Office national du film du Canada en 1970, la CBH a exploité près de 100 comptoirs dans des communautés autochtones jusqu’au 20e siècle. Le narrateur, George Manuel, alors président de la Fraternité des Indiens du Canada, y accuse la CBH d’avoir fixé des prix peu élevés pour les fourrures et plus élevés pour ses marchandises, un procédé qui a permis de maintenir les consommateurs autochtones dans un perpétuel état d’endettement. Il déclare : « La Compagnie de la Baie d’Hudson exerce un contrôle économique presque total et, par le fait même, gouverne la vie de notre peuple. » L’artiste et intellectuel ojibwé Duke Redbird, qui participe au documentaire, affirme que cette relation a perduré jusqu’en 1987, année où la CBH a vendu ses intérêts dans la traite des fourrures et les postes de traite du Nord à une société américaine.

L’histoire de la Compagnie de la Baie d’Hudson est tumultueuse et complexe, marquée autant par la compassion que la concurrence ou le conflit. C’est l’histoire du capitalisme mondial, du colonialisme nord-américain et de l’Empire britannique. Bien que les Canadiens aient tendance à revendiquer l’histoire de la CBH comme la leur, elle n’en est pas uniquement canadienne pour autant. En réalité, dire que l’histoire de la CBH est simplement « canadienne », c’est faire abstraction d’une grande partie de son essence.

Aujourd’hui, 350 ans après la proclamation de la Compagnie de la Baie d’Hudson par le roi Charles II, il est facile d’ignorer le fait qu’elle demeure une compagnie multinationale. En effet, la firme américaine NRDC Equity Partners a acheté la compagnie en 2006, et la marque CBH est maintenant affiliée à un éventail de grands magasins partout aux États-Unis et en Europe.

Lorsqu’on met les pieds dans un magasin « La Baie d’Hudson », nom sous lequel l’entreprise est connue aujourd’hui, il est tout aussi facile de ne pas voir sa longue histoire, dont la majeure partie a été reléguée aux livres d’histoire, pendant que les seules indications des origines de la compagnie sont celles qui figurent sur une gamme de produits.

Des tasses à café aux colliers pour chiens en passant par les intemporelles couvertures de laine, tout est orné des emblématiques rayures vertes, rouges, jaunes et bleues. Ce sont les rayures d’une compagnie qui a contribué à créer le Canada et à le relier au monde, un projet qui n’a toutefois pas été sans conséquence.